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29 septembre 2008

LA TROUBLANTE TRAÎTRISE DU PINOT GRIS


saloon_night.jpgCes Genevois ne cessent de m’épater.

Pourtant, ce week-end, ce sont les Neuchâtelois qui m’ont le plus impressionné. Vendredi après-midi, en quelques heures, les rues pavées du centre de Neuchâtel ont vu se monter des dizaines de cabarets provisoires : un auvent de toile, quelques planches et des ampoules nues pour éclairer le tout. La multiplication des tentes aux toits pointus donnait aux places une allure de campement tartare entre les vieux murs chargés d’histoire.

Pas besoin de rafraîchir les flacons : la bise s’en chargeait bien, tout en poussant les amateurs à se réchauffer le cœur avec quelques « canons » supplémentaires. Plus une seule voiture en ville, sauf pour livrer des piles de cartons de vin. Avant même le coucher du soleil, les rues étaient pleines et les gobelets vides. Il fallait jouer du coude pour se frayer un chemin entre les cabanes à saucisses, les débits d’improbables sandwiches guatemaltèques et les cadavres de bouteilles sacrifiées aux dieux de la fête.

On ne peut pas qualifier Neuchâtel de grande ville, mais je ne me souviens pas d’avoir vu autant de monde en France, dans n’importe quelle capitale viticole, pour une quelconque fête des vins. Tout le monde descendait à Neuchâtel, et le mot descente est dans ce cas d’une précision chirurgicale…

D’où venaient-ils tous, par familles entières, de tous les âges, en rangs serrés et sérieux comme des Suisses ? Apparemment de partout, des petits villages perdus dans les vignobles voisins, des hautes vallées horlogères, du Jura français, des cantons limitrophes. Français, Romands et Alémaniques rassemblés autour de la même préoccupation et convivialement imbibés.

200 000 fêtards pour une ville de 30 000 citoyens : on a du mal à imaginer Genève avec trois millions d’assoiffés dans les rues [même pour l’Euro, il n’y en avait pas le centième] ou Paris avec 10 millions de joyeux couche-tard décidés à faire la fermeture de tous les comptoirs [même pour le Mondial de 1998, il n’y en avait pas le dixième].

Que venaient-ils faire à Neuchâtel, ces naufragés de l’eau minérale ? Tout simplement boire un coup. Ce qu’il faut traduire par plusieurs séries de gobelets, les plus ardents allant jusqu’à quelques bouteilles de ce chasselas délicieux qui fait trouver jolies toutes les Neuchâteloises aux joues rosies par la fraîcheur de la nuit et le feu de l’action. Troublants, leurs regards chavirés par la traîtrise moelleuse du pinot gris ! Le tout sans tensions, violences ou débordements : une fête bon enfant, pleine de musique, d’orphéons et de flonflons comme il se doit en Suisse. Une longue et joyeuse parenthèse, où chacun au coeur de cette foule paisible sait pourquoi il vient et tient donc à la faire avec méthode, humour et goût du partage.

Là encore, je ne me souviens pas d’avoir ressenti une telle soif collective, ni un tel empressement bacchique dans les Saint-Vincent françaises ou les Fêtes du vin qui marquent les vendanges à la gauloise. C’est seulement pour trinquer ensemble que les Neuchâtelois se sont retrouvés ce week-end, en se donnant rendez-vous de comptoir improvisé en bar éphémère. Impressionnant ! L’année prochaine, je resterai pour le Corso fleuri, un des derniers sur cette planète.

Une ville entière consacrée au seul plaisir de boire, de s’amuser et d’être ensemble : sacrés Suisses ! Du coup, on trouve les Genevois assez sages, alors qu’ils ont des crus fantastiques à faire découvrir et partager. Apparemment, ils ne galvaudent pas leurs précieux flacons, mais ils ont la gentillesse d’en mettre quelques-uns de côté, juste assez pour les petits Français expatriés…

C’est pour ça que les Genevois sont formidables.