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23 octobre 2008

LAW PROFILE

300px-John_Law.jpgHommage non admiratif au plus fabuleux arnaqueur financier de son temps.

Un peu en marge de ma chronique genevoise, une parenthèse pas éloignée que ça de l’actualité. De passage à Venise, je n’ai pas manqué de faire une petite méditation sur un grand oublié des récentes tempêtes financières.

Dans le quartier San Marco, entre palaces et boutiques de luxe, l’église San Moisé propose son ébouriffante façade baroque et s’offre le luxe d’« inventer » un saint – le bon vieux Moïse de l’Ancien Testament – qui n’avait pas besoin de cette canonisation, puisqu’il est déjà reconnu comme un des Pères fondateurs de la religion juive, de l’Islam et de la foi chrétienne. Un faux saint alors que l’Eglise en oublie tant, c’est déjà très moderne et follement médiatique.

Une fois poussée la porte de cette vraie église [ce qui n’est pas évident, à Venise, tant les monuments religieux sont détournés en musées ou en salles de concert], une surprise : non loin de l’entrée, un losange de pierre claire dans le damier qui pave le sol de l’église. Quelques inscriptions effacées, mais on lit clairement le nom : « Alexander Law Lauriston ». C’est bien lui : nous sommes sur la pierre tombale (30 cm x 30 cm) du fameux John Law de Lauriston (Edimbourg, 1671-Venise, 1729 : ci-contre), l’homme qui a été considéré comme responsable du plus grand krach financier de l’Ancien régime. Curieux temps où les banqueroutiers étaient inhumés dans les églises...

Pour ceux qui auraient oublié, John Law (devenu Alexander à San Moisé) a été le plus célèbre aventurier économique de son temps et le plus inventif des banquiers. Il a même été ministre des Finances d'un royaume de France en état virtuel de faillite à la mort du roi Louis XIV (1715). Law invente alors le billet de banque et parvient à convaincre les élites de toute l’Europe que l’argent n’est qu’un moyen d’échange et qu’il doit circuler pour créer des richesses. Du papier contre l'or : il fallait oser ! Law est donc le fondateur de l’ingéniérie financière et il entreprend de remplacer, dans les échanges économiques, le métal précieux par du papier-monnaie. La prospérité est instantanée et des fortunes s'édifient en quelques mois sans réelle contrepartie en productivité. Les empires coloniaux sont alors ce que les marchés émergents seraient aujourd'hui : des relais de croissance...

On voit tout de suite se dessiner le parallèle avec la récente situation des marchés internationaux : une richesse virtuelle née d’échanges incontrôlés de « monnaie non-métallique » et une spéculation effrénée, attisée par la cupidité des grands de ce monde. Jérôme Kerviel, le bricoleur aux sept milliards d'euros, n'est qu'un gamin maladroit : si un génie du calibre de Law avait connu l’informatique, il aurait mis le feu à la planète !

On trouve, dans l’histoire du « système de Law » [que les Français appellent curieusement Lass, peut-être pour Law’s], les mêmes ingrédients qu’au XVIIIe siècle : des « gourous » auto-proclamés qui appâtent les nigauds, des spéculateurs qui emballent la machine à profits [multiplication par 40 du cours des actions], quelques Cassandre qui crient au loup mais que personne ne veut entendre, un reflux brutal qui prend les naïfs au piège et une fabuleuse banqueroute qui ruine les actionnaires, détruit la confiance générale dans le système et plombe durablement l’économie du royaume, qui mettra près de quinze à s’en remettre.

Les émeutes sont telles [une vingtaine de morts à la porte des établissements qui garantissaient la convertibilité entre or et monnaie-papier] que Law doit s’enfuir à Venise en 1720. Il y mourra, dénué de tout et surtout d'amis, un peu moins de dix ans plus tard.

C’est le Venises de Paul Morand qui m’a mis sur la piste de Law à San Moisé. L'ex-M. de Lauriston avait contracté une pneumonie mortelle, un soir de froidure, en traversant le Rialto. Aujourd'hui, après une arnaque aussi monumentale que la sienne [toutes proportions gardées], c'est l'économie mondiale qui a la fièvre. 

Le bedeau de San Moisé doit être habitué. Il m’a désigné la pierre tombale sans hésiter et, pour que je puisse mieux lire l’inscription, il a posé deux lumignons votifs autour, à même le carrelage de marbre. Les bigotes qui les avaient allumé en invoquant saint Antoine de Padoue n'en sauront rien. Light show très terre-à-terre à trois siècles de distance : deux flammes vacillantes dans la pénombre du choeur. Alors que les bourses valsent et que les hedge funds rockent n' rollent dans toutes les capitales, c’est pour John Law, qui fut un des plus puissants financiers du monde, le dernier tango à Venise. 

Hit the road, John, et ne reviens plus jamais, jamais, jamais !

C’est pour ça que l’histoire est formidable, mais comprenons-nous ses leçons ?

08 octobre 2008

PANIQUE EN CENTRE VILLE

prosperite.jpgCes Genevois ne cessent de m’épater.

Quand j’ai lu sur une affiche dans la rue « Panique en centre-ville » (Tribune de Genève d’hier), je me suis dit que j’avais raté quelques scènes d’anthologie provoquées par la panique boursière. J’imaginais déjà les Genevois assiégeant le quartier des banques, pillant les distributeurs de billets, pendant les traders aux réverbères et s’immolant par le feu pour apaiser le courroux des dieux monétaires.

Il ne s’agissait en fait que d’un « appartement piégé » qui ne l’était pas [sinon pour piéger les policiers en les mystifiant], mais qui a tout de même mobilisé des forces de police considérables pour être dépiégé de ses faux pièges. Encore une belle histoire suisse, après celles des policiers neuchâtelois qui confondent cannabis et roses trémières...

Cette panique [de qui, au fait, sinon des policiers ?] était certes désagréable, mais somme toute moins éprouvante que la situation économique planétaire. Laquelle n’avait sans doute rien de préoccupant aux yeux des Genevois, du moment qu'il n'y avait « paas le feu aau lac » ! Pas un sourcil froncé alors que les banques du monde entier s’attendent au pire, que les bourses européennes s’effrondrent et que Wall Street panique : un sang-froid épatant ! Ce lundi soir n’était pas « noir » à Genève : mêmes jeunes gens décravatés en costume gris sur les tabourets des bars à vins, mêmes jeunes femmes aux sourires éclatants sous leurs franges soigneusement brushées, mêmes verres de sauvignon dans le nuage de fumée reconstitué après trois mois d’abstinence, même tapas à grignoter et mêmes conversations de retour de week-end.

Pas la moindre inquiétude dans la capitale mondiale de la banque ; tout juste quelques frémissements, moins méchants qu’ailleurs, sur les marchés financiers helvétiques. La question de savoir si la Confédération pourrait ou non – la réponse est non ! – renflouer l’UBS et le Crédit suisse ne soulève d’ailleurs pas le moindre débat politique. Chacun s’imagine apparemment rester crisis proof, surtout chez les jeunes professionnels de l’univers bancaire. On commente beaucoup plus la campagne électorale américaine que le krach boursier, qui ne sera signalé qu’en page 13 du nouveau Matin. Pas un mot plus haut que l’autre. Vivent-ils sur une autre planète ? Business as usual. Une telle confiance en soi coupe le souffle...

C’est pour ça que les Genevois sont formidables.