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10 octobre 2008

CE N’EST QU’UN TCHÔ REVOIR

TCHÖ.jpgCes Genevois ne cessent de m’épater.

Je les écoute me dire au revoir dans la vie, mais c'est surtout au téléphone qu'ils m'éprouvent. Tout bon Suisse romand se transforme aussitôt en locomotive qui crache sa vapeur : « Allez, salut, tchô, tchô, tchô, tchô ! ». Interminable…

A prononcer en réduisant le son de tchô en tchô, mais à toute vitesse, jusqu’à ce que les derniers tchôs soient pratiquement inaudibles.

Les vrais Romands vont ajouter « Allez, tout de bon, tchô, tchô », avant de se relancer dans une longue série de tchôs plus ou moins asphyxiés. Les purs et durs des hauts plateaux préciseront même « Adjeu », mais ils se font rares à Genève.

Personne n'a encore pu me préciser jusqu'à combien de tchôs il fallait tenir pour demeurer dans le genevoisement correct.

Quand cette locomotive un peu oppressante se met en marche, Je me demande toujours si elle ne continue pas à souffler tout seule bien après mon départ. Au téléphone, c’est encore pire : comment rester poli en coupant la conversation au beau milieu de ces halètements ? J’ai l’impression que la série des tchôs de politesse se poursuit même quand j’ai pressé la touche rouge. Je ne comprend pas encore très bien quand m’arrêter moi-même de tchôter en chœur. Du coup, j’ai toujours peur d’avoir raccroché trop tôt, au risque de laisser mon correspondant suffoquer en solitaire. Merci aux copains de me pardonner mon tchôtus interruptus...

Ces formalités post-conversationnelles sont d’une banalité absolument déconcertante en terre genevoise. A tel point que les Romands en ont fait le titre d’un magazine local de bandes dessinées, Tchô !, dans lequel sévit Titeuf [héros national auquel GENEVOIS RIEN VENIR se doit de consacrer un jour quelques lignes].

Que déduire de ces tchôs sussurés ad libitum ? Sans doute qu’ils consonnent parfaitement avec les structures du caractère national lémanique. Ils traduisent une gêne inconsciente à la pensée de quitter quelqu’un par un mot bref ou une simple poignée de main : peut-être un souvenir des siècles obscurs où, dans ces lointains parages lacustres, partir était toujours mourir un peu. Les tchôs débordent d’une affection blessée par une prochaine rupture. Inlassablement répétés et enchaînés, ils témoignent finalement d’une chaleureuse tendresse pour l’autre…

« Ce n’est qu’un au-revoir, mon frère » chanté au rythme d’une motrice à vapeur : il fallait y penser. Côté bande-son, on a l’impression d’agiter son mouchoir sur le quai d’une gare un peu rétro…

C’est pour ça que les Genevois sont formidables.