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21 octobre 2008

EUROCCASION MANQUÉE

108euro.jpgCes Genevois ne cessent de m’épater.

Il suffit de voir comment ils ont adopté l’euro pour s’en convaincre. En France et dans la plupart des pays de la « zone euro », la décision de passer à l’euro a été prise de façon autoritaire et imposée à des peuples pas vraiment consultés auparavant. D’où bon nombre de réticences, de malentendus et de ressentiments autour de cet euro, d’autant que les commerçants ont profité de l’occasion et de la confusion collective dans la perception des prix pour gonfler de façon assez dramatique leurs tickets de caisse.

Les Suisses, qui ont conservé leur légendaire franc suisse, ont été beaucoup plus malins. Ils sont passés à l’euro sans le dire, ni à leurs gouvernants, ni à leurs voisins. Et même sans se l’avouer à eux-mêmes. Là où ils auraient résisté à une décision fédérale entachée d’arbitraire [j'ai remarqué que les débats politiques étaient assez vifs sur les rives du lac], Les citoyens hévétiques ont librement opté pour un subtil bi-monétarisme.

Partout dans Genève, et pratiquement dans toute la Suisse romande, il m’arrive de payer en euros, uniquement en billets, et on me rend la monnaie en francs suisses. Le taux de change est parfois défavorable, mais il est la plupart du temps plus qu’honnête, par exemple à la Migros. Les deux monnaies coexistent ainsi sans problème et la plupart des détaillants ont une double comptabilité, de même que tous les frontaliers ont une poche pour leur monnaie suisse et une pour leur monnaie française. L’euro s’est librement imposé comme une seconde devise, sans que les autorités s’en mêlent, en particulier dans les relations économiques : toute entreprise suisse commerçant un tant soit peu avec un pays limitrophe de la zone euro a son compte en euros. Le passage a l'euro a été naturel.

Voilà un bel exemple de cette subsidiarité dont je notais récemment qu’elle imprégnait le pragmatisme auto-responsabilisant des Genevois [blog GRV « Libération anticipée » du 20 octobre].

Imaginons que le gouvernement français ait décidé, en 2002, de créer un euro optionnel, chacun ayant le choix de continuer ses paiements en francs ou en euros. Au lieu de nous rançonner en faisant valser les étiquettes, les commerçants et les entreprises auraient mis en place une double caisse et la meilleure des deux devises l’aurait emporté. On peut rester sûr que l’euro aurait eu toutes les chances de triompher du franc français, mais la transition se serait opérée en douceur, naturellement, par le libre consentement des citoyens

On ne peut plus aujourd'hui gouverner par le « fait du prince », comme on le pense encore trop souvent dans les vieux Etats-nations de notre continent. Plus l’autorité se raidit, plus les citoyens prennent de la distance pour entrer en dissidence. Plus les interventions bureaucratiques prolifèrent, plus les effets pervers se multiplient. Plus on décide à la place d’un peuple, plus ce peuple s’empresse de disqualifier ces décideurs. C’est à Genève qu’ont été posés un certain nombre des principes qui garantissent la liberté de penser et de se gouverner. Au quotidien, qu’il s’agisse d’euro ou de tabac, on peut vérifier que ces réflexes ont résisté à cinq siècles de normalisation. Les espaces à décoloniser des tyrannies contemporaines restent cependant démesurés…

C’est pour ça que les Genevois sont formidables !