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17 octobre 2008

LE CULTE DU CARGO

mar_ebel_07_0222_gb_02.jpgCes Genevois ne cessent de m’épater.

N’allez surtout pas croire que j’ai une dent contre l’UBS, qui n’est pas ma banque et à laquelle je ne reproche rien. Je me contente de m’étonner de ce que je vois : avec l'UBS, on ne s'ennuie jamais. Il y a quelques jours [chronique Bulles privées du 14 octobre], c’était l’affaire du jet privé pour emmener une poignée de privilégiés déguster quelques magnums dans les caves champenoises, en France. Pourquoi pas, même si c’est un peu décalé en pleine débâcle boursière, surtout pour une banque qui vient d'extorquer 6 milliards de francs à l'Etat ? [Apparemment, cette fiesta au champagne ne choque personne d'autre que moi, petit Français expatrié. Pas un mot dans la presse : on ne plaisante pas avec ce genre de choses à Genève !]

Nouvel épisode flamboyant pour l'UBS. Hier soir, c’était une exposition de montres hyperprécieuses à l’espace UBS de la Corraterie. Banque + montre = l’équation genevoise parfaite pour réussir une soirée au pays du luxe. Et c’était réussi…

Des jolies femmes généreusement décolletées et soigneusement brushées malgré quelques gouttes de pluie [style Gisele Bündchen et son Ebel, ci-contre], des jeunes gens absolument propres sur eux dans leurs costumes italiens griffés [décidément, la cravate se perd sous la barre des 35 ans], des présidents de manufactures arc-boutés sur l'autoglorification de leur marque [donc d'eux-mêmes] et plusieurs dizaines de montres en vitrine, toutes plus lourdement facturées les unes que les autres, avec ce qu’il faut de flûtes de champagne [décidément, une manie de l’UBS] pour aérer la fête et ce qu'il faut de gorilles pour la sécuriser.

Toutes les grandes maisons étaient là. Sauf d’ailleurs les plus célèbres à Genève [Rolex et Patek Philippe], mais c’était probablement une simple distraction de leur part. Au bas mot, il y avait pour plusieurs dizaines de millions de francs suisses dans ces vitrines, qui dévoilaient des montres sélectionnées pour le futur Grand Prix d’Horlogerie de Genève, décerné en novembre. Quoique remontées, certaines montres étaient arrêtées : il paraît que c'est normal. D'autres étaient tellement compliquées à comprendre qu'on les prenait pour des oeuvres d'art conceptuel contemporain : c'est là qu'il faut faire semblant d'avoir tout saisi sans poser de questions...

Insolente santé que celle de l’horlogerie suisse en général, et des maisons genevoises en particulier ! Du moins en apparence, parce qu’on se demande qui va bien pouvoir acheter ces pièces exceptionnelles, maintenant que les traders ont rendu leur badge d’accès, que les hedge funders pointent au chômage et que tous les spéculateurs se voient privés de leurs primes de fin d’année. Ceux qui avaient investi en Bourse sur les valeurs horlogères (Swatch Group, Richemont) ont déjà perdu 50 % de leur fortune. Ceux qui faisaient toute confiance au Dow Jones ne sont plus que la moitié d’eux-mêmes.

Si j’en crois Le Quotidien du peuple (Beijing, 15 octobre), même les consommateurs chinois en ont ras-le-bol [de riz, bien sûr !] des produits de luxe occidentaux. Malaise identique chez les concessionnaires Rolls-Royce de Hong Kong. Place Vendôme, à Paris, on compte sur les doigs d’un main les clients qui osent pénétrer quotidiennement dans les boutiques de montres [témoignage personnel d’une habituée]. Même les pétro-milliardaires du Kazakhstan ne sont plus ce qu’ils étaient avec les brutales sorties de route des Bourses post-soviétiques, sans parler de l’effondrement des cours du brut. Les clients du luxe ont visiblement la tête ailleurs !

Hier soir, dans une des saintes chapelles bancaires les plus huppées de Genève, se célébrait pourtant une sorte de « culte du cargo » destiné à implorer les dieux du luxe de revenir à des dispositions plus favorables au négoce genevois. Boîtiers en platine, cadrans de nacre, diamants baguette et précieuses micro-mécaniques semblaient sacrifiés sous mille feux pour plaire à de frivoles et capricieuses divinités. Les conversations mondaines s'entremêlaient pour composer une sorte de cantique expiatoire, un peu comme le murmure d'un exorcisme collectif, disons un rite propitiatoire pour que la saison sèche qui s'annonce ne désertifie pas trop les gras pâturages d'hier. Dehors, insoucieux des affres de la secte horlogère, les passants zigzaguaient entre les tramways et les averses de la vraie vie…

C’est pour ça que les Genevois sont formidables.