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04 octobre 2008

LE SENTIER DE LA GUERRE

Vue_lac.pngCes Genevois ne cessent de m’épater.
 
C’est encore sur les bords du lac de Genève qu’on découvre l’amour des Suisses pour la propriété privée et leur attachement viscéral aux droits que donne la fortune.
 
Passés les parcs publics qui tapissent l’entonnoir formé par le sud du lac, commencent les clôtures qui cernent les parcs privés. Fin brutale de la promenade le long du lac et retour à la case voie publique. La vue sur le lac est un privilège privé, réservé aux heureux propriétaires des berges, au nom d’une tradition que ne saurait remettre en cause une quelconque notion de domaine public ou de « droit de passage » pour les usagers.
 
On ne peut pas affirmer que les Français n'ont fait leur Révolution que pour s'offrir expressément ce bris de clôtures devenues insupportables, mais la République n’a cessé de sanctuariser, par de multiples lois, ce principe intangible du libre accès au domaine public, c'est-à-dire aux bords de mer, aux rives des lacs aussi bien qu'aux chemins de halage le long des canaux ou des voies fluviales. L’immense « sentier des douaniers » qui serpente le long des cinq mille kilomètres des côtes françaises est une conquête symbolique, au nom de laquelle les juges envoient parfois leurs bulldozers pour rectifier des grillages ou des murs qui feraient obstacle à la circulation des personnes. La démocratie est au bout du soulier...
 
Si rien ne doit entraver le regard lancé par les Français sur les vastes mers,  les Suisses acceptent sans sourciller ce morcellement des accès à l'eau et cette privatisation des paysages : à Genève, on peut marcher sur les pelouses [contrairement à la pratique des parcs et jardins parisiens], mais on ne s'écarte pas des sentiers battus. On ne dépasse pas les bornes et on respecte les panneaux d'interdiction. Constat purement piétonnier, qui trouve forcément quelques prolongations dans les structures mentales de citoyens qui ne jalousent apparemment pas les privilèges dont jouissent leurs voisins.
 
D’où l’étonnement d’un expatrié qui rêverait de faire le tour du lac, au ras des berges, mais qui se contente de rêver, au loin, des pontons privés et des terrasses les pieds dans l’eau. Entre la liberté (des propriétaires) et l’égalité (des citoyens), les Genevois ont choisi la liberté. Aux portes de Genève, quelques immenses jardins offerts au public par de riches philanthropes témoignent malgré tout de leur estimable souci de fraternité.
 
C’est pour ça que les Genevois sont formidables.