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30 octobre 2008

PEAU D'OUANE

image021(1).pngCes Genevois ne cessent de m’épater.

Surtout les douaniers. Avez-vous remarqué, en franchissant la ligne de démarcation franco-suisse, que ce soit en voiture, en train ou en avion, à quel point les gardiens des frontières helvétiques sont peu envahissants et généralement pas curieux du tout ? Un coup d’œil sur le passeport leur suffit, de nuit [quand ils sont à leur poste] comme de jour. Et encore, pas toujours, loin de là ! Cette bonhomie est plutôt rassurante pour les libertés individuelles, dont la première est d’aller et venir sans contraintes abusives.

Quelques mètres plus loin, les douaniers français nous attendent de pied ferme : avec la même voiture, en descendant du même train ou en quittant le même avion, c’est systématiquement un tout autre accueil.

Qu’on entre ou qu’on sorte de France : suspicion des regards, questions indiscrètes, reniflements de la brigade canine anti-drogue, inspection des coffres et des bagages, voire fouilles corporelles et analyses détaillés des agendas professionnels. Il paraît que les douaniers français et les policiers des frontières ont tous les droits ; je ne sais pas, mais, en tout cas, ils prennent un malin plaisir à les exercer pleinement. Comme disent les jeunes, « ils se la jouent grave ».

Entre les deux postes-frontières, le contraste est aussi frappant qu’immédiatement sensible : le citoyen libre se mue en suspect potentiel l’espace de deux ou trois enjambées. A croire que toute entrée ou sortie du territoire national est une grave menace pour la sécurité intérieure, les finances publiques et le nouvel ordre mondial. Le Rideau de fer a survécu !

Les premières fois, quand on est encore habitué au caporalisme hexagonal, ça ne surprend pas. Après quelques semaines de liberté non surveillée en zone helvétique, le ton comminatoire et la défiance systématique des bureaucrates tricolores deviennent vite agaçants, pesants et même insuportables. Surtout quand on a rien à déclarer. Surtout quand le fonctionnaire-œil de lynx psalmodie la liste interminable de ce qu’il ne faudrait pas avoir sur soi pour aborder ou abandonner ce pays de cocagne français, où l’on estime louche de franchir la frontière avec 10 000 euros sur soi…

Ces gabelous inquiets sont les témoins de l’inquiétant climat mental d’une nation paranoïaque devenue tout aussi inquiétante. « Rien à déclarer » ? Contrainte et coercition par là, fluidité et respect par ici. Qui a peur de qui et qui fait peur à qui ? La liberté et la prospérité doivent être des maladies contagieuses, dont il faut à tout prix immuniser ceux qui sont restés du mauvais côté…

C’est pour ça que les Genevois sont formidables.

28 octobre 2008

SEX N'ROLL

paris_hilton_tout_en_or_dans_le_desert_du_mojave_reference.jpgCes Genevois ne cessent de m’épater. Surtout pour ce qui concerne l’actualité du sexe Made in Romandie.

Ces jours-ci, j’ai adoré le fait que…

… La place du Molard ait été transformée, pendant une heure, en piste de danse pour démontrer que les Genevois étaient « les Suisses les plus sexuellement coincés » (Dania Schiftan, sexologue). Précision de Francesco Bianchi-Demicheli, responsable de l’unité de sexologie aux HUG : « Un Suisse sur cinq bande mou et 500 000 ont des problèmes érectiles »…

… La Suisse découvre tardivement une faille législative incroyable dans le droit helvétique : celle qui rend parfaitement légale la prostitution des étudiantes de seize ans [l’Union européenne n’en est qu’à dix-huit ans, ce qui est déjà en soi étonnant]

... Après un étude financée par Durex (les préservatifs), nous soyons désormais certains que les Genevois(es) font l'amour tous les trois jours et qu'ils affichent une quinzaine de partenaires à leur tableau de chasse : c'est moins que les Lausannois(es), champion(ne)s helvétiques de la bagatelle, mais plus que la moyenne confédérale...

… Selon une doctoresse lausannoise, médecin-chef du CHUV, les femmes qui boivent plus de trois tasses de café par jour ont des plus petits seins que les autres : une anti-pub déguisée pour Nespresso ou un détournement viral pour Wonderbra ?

… Un scanner « déshabilleur », détecteur de faux seins et de prothèses cachées, soit en cours d’installation à l’aéroport de Zürich et à l’étude à Genève : un vrai strip-tease virtuel, dont les meilleures images passeront très vite, j’imagine, sur Internet…

… Le Français Dominique Strauss-Kahn, revigoré par le grand air de la montagne, ait choisi la Suisse (Davos) pour son coup de canif extra-conjugal, « consensuel et de courte durée » : s’il avait su, il serait resté à Genève avec des jeunes étudiantes qui ne boivent pas de café…

C’est pour ça que les Genevois sont formidables !

27 octobre 2008

MARE NOSTRUM

1521142.jpgCes Genevois ne cessent de m’épater.

Ils ont certes les pieds sur terre, mais ils ne manquent pas d’aplomb sur les eaux. Une rapide détour par la Nautique de Genève, où on m’a raconté ce qui se passe actuellement autour de l’America’s Cup, m’a laissé perplexe.

Déjà, qu’un équipage sous pavillon helvétique s’empare de cette aiguière d’argent [à la fois filiforme et boursouflée, en tout cas sans le moindre charme esthétique] est, en soi, assez extravagant ! Surtout face à des adversaires néo-zélandais [là-bas, on sait naviguer avant de savoir marcher], américains, allemands, suédois, français, espagnols, italiens et autres grandes nations maritimes…

Je veux bien admettre que les Suisses sont aussi de grands marins. Je sais que les eaux et les vents du lac de Genève [nommé par ailleurs lac Léman, mais je n'ai pas encore compris où l’un commence et l’autre finit] sont assez subtils pour initier les régatiers à toutes les finesses de la voile . Je reconnais qu’Ernesto Bertarelli, le pacha d’Alinghi, a su recruter les meilleurs équipiers du moment. Reste que cette double consécration nautique (deux coupes !) est assez surprenante pour une nation dénuée de toute façade maritime.

C’est pourquoi je suis encore plus étonné par l’évolution des querelles juridiques autour de la prochaine America’s Cup. Voici Alinghi en guerre contre Oracle, contre Team New Zealand, contre les Espagnols, contre Louis Vuitton (qui organise du coup, à Auckland, une sorte de contre-America’s Cup en format XXS), contre à peu près tout le monde. Les attendus sont assez obscurs et portent sur des points de détail plutôt ésotériques, mais les juges tranchent désormais à la place des marins ! Voici un vainqueur [defender] suisse qui prend le risque de torpiller la plus ancienne épreuve sportive du monde, après un double triomphe inattendu. S'agirait-il vraiment de conserver ce « pichet » à la Nautique ! C’est à n’y plus rien comprendre...

N’importe quel autre peuple aurait été soulevé d’enthousiasme par ce trophée ramené pour la première fois depuis un siècle et demi en Europe et par deux fois déjà à la Nautique de Genève. J’imagine bien les Français [qui ne font en général que de la figuration dans cette Coupe de l’America], l’arrivée sur les Champs-Elysées, la réception à l’Elysée, la pluie de Légions d’honneur et la création d’un « grand projet national » autour de cette victoire. A Genève, on a préféré à la mobilisation populaire une célébration soft et sans ostentation [sauf pour des montres en nombreuses éditions limitées]. Un juridisme formel l’a emporté, faisant dériver l’épreuve vers la seule confrontation d’armateurs milliardaires qui vident devant les tribunaux une querelle d’égos née sur les bassins. « Marins d'eau douce », tonnerait le capitaine Hadock !

Après tout, pendant toute la belle saison, il y a assez de régates sur les eaux du lac pour assouvir n’importe quelle passion vélistique, assez de banques privées pour les financer et assez d’horlogers pour les doter en montres de luxe. Qui verrait la différence si le « broc » en argent n’était plus à la Nautique ?

C’est pour ça que les Genevois sont formidables.

22 octobre 2008

MOT D’EXCUSE

uxo60w26.gifCes Genevois ne cessent de m’épater, comme je me tue à le répéter sur ce blog, mais je vais les abandonner quelques jours pour un déplacement à l’étranger [pas en France, quand même : je n'en suis pas encore à m'y sentir étranger !], qui me permettra sans doute de mieux répérer, au retour, quelques particularismes lémaniques.

Si j'ai le temps, j'essaierai de maintenir le contact et un fil ouvert, mais je ne promets rien.

De toute façon, à bientôt pour tous ceux qui me font le plaisir de me lire avec de plus en plus de régularité et d'échanger quelques mots avec moi...

C’est pour ça que les Genevois sont formidables.

21 octobre 2008

EUROCCASION MANQUÉE

108euro.jpgCes Genevois ne cessent de m’épater.

Il suffit de voir comment ils ont adopté l’euro pour s’en convaincre. En France et dans la plupart des pays de la « zone euro », la décision de passer à l’euro a été prise de façon autoritaire et imposée à des peuples pas vraiment consultés auparavant. D’où bon nombre de réticences, de malentendus et de ressentiments autour de cet euro, d’autant que les commerçants ont profité de l’occasion et de la confusion collective dans la perception des prix pour gonfler de façon assez dramatique leurs tickets de caisse.

Les Suisses, qui ont conservé leur légendaire franc suisse, ont été beaucoup plus malins. Ils sont passés à l’euro sans le dire, ni à leurs gouvernants, ni à leurs voisins. Et même sans se l’avouer à eux-mêmes. Là où ils auraient résisté à une décision fédérale entachée d’arbitraire [j'ai remarqué que les débats politiques étaient assez vifs sur les rives du lac], Les citoyens hévétiques ont librement opté pour un subtil bi-monétarisme.

Partout dans Genève, et pratiquement dans toute la Suisse romande, il m’arrive de payer en euros, uniquement en billets, et on me rend la monnaie en francs suisses. Le taux de change est parfois défavorable, mais il est la plupart du temps plus qu’honnête, par exemple à la Migros. Les deux monnaies coexistent ainsi sans problème et la plupart des détaillants ont une double comptabilité, de même que tous les frontaliers ont une poche pour leur monnaie suisse et une pour leur monnaie française. L’euro s’est librement imposé comme une seconde devise, sans que les autorités s’en mêlent, en particulier dans les relations économiques : toute entreprise suisse commerçant un tant soit peu avec un pays limitrophe de la zone euro a son compte en euros. Le passage a l'euro a été naturel.

Voilà un bel exemple de cette subsidiarité dont je notais récemment qu’elle imprégnait le pragmatisme auto-responsabilisant des Genevois [blog GRV « Libération anticipée » du 20 octobre].

Imaginons que le gouvernement français ait décidé, en 2002, de créer un euro optionnel, chacun ayant le choix de continuer ses paiements en francs ou en euros. Au lieu de nous rançonner en faisant valser les étiquettes, les commerçants et les entreprises auraient mis en place une double caisse et la meilleure des deux devises l’aurait emporté. On peut rester sûr que l’euro aurait eu toutes les chances de triompher du franc français, mais la transition se serait opérée en douceur, naturellement, par le libre consentement des citoyens

On ne peut plus aujourd'hui gouverner par le « fait du prince », comme on le pense encore trop souvent dans les vieux Etats-nations de notre continent. Plus l’autorité se raidit, plus les citoyens prennent de la distance pour entrer en dissidence. Plus les interventions bureaucratiques prolifèrent, plus les effets pervers se multiplient. Plus on décide à la place d’un peuple, plus ce peuple s’empresse de disqualifier ces décideurs. C’est à Genève qu’ont été posés un certain nombre des principes qui garantissent la liberté de penser et de se gouverner. Au quotidien, qu’il s’agisse d’euro ou de tabac, on peut vérifier que ces réflexes ont résisté à cinq siècles de normalisation. Les espaces à décoloniser des tyrannies contemporaines restent cependant démesurés…

C’est pour ça que les Genevois sont formidables !

20 octobre 2008

LIBÉRATION ANTICIPÉE

bureaucratie.jpg[Ceci n'est pas un commentaire de la votation du week-end. Quoique, à bien y réfléchir...]

Ces Genevois ne cessent de m’épater.

Sans le vouloir, ils ont inventé un style d’auto-gouvernance citoyenne, dont le dossier de l’interdiction de fumer dans les lieux publics est un bon exemple.

Modèle classique de l’autoritarisme bureaucratique : élaboration d’un projet de loi au nom de l’« intérêt général », faible concertation avec les parties intéressées, édiction et application unilatérale d’un nouveau règlement, gestion hasardeuse des remous dans l’opinion publique, répression des contrevenants et répliques immédiate de la société civile (terrasses chauffées, clubs privés, etc.). Bref, un cran de plus dans l’hypersurveillance sécuritaire d’une société de plus en plus normée et enrégimentée au nom de considérations hygiénistes (tabac, alcool, obésité, sexualité, vitesse, etc.).

Malheureusement pour les petits seigneurs des bureaucraties occidentales, nous vivons dans un Etat de droit et toute loi hâtivement bricolée se heurte au juridisme implacable des textes fondamentaux. L’interdiction de fumer se voit désormais frappée d’illégalité, et donc interdite. Retour à la case départ pour les stratèges de l’autoritarisme étatique, qui s’empressent de rebricoler à la hâte un nouveau texte.

Pendant ce temps, la société civile s’organise. Dans les bistrots, la liberté reste la règle : ici, on fume ; là, on préfère s’abstenir. Décision du patron et des clients, et d'eux seuls. Certains changent de comptoir et arbitrent souverainement entre tel et tel établissement. Les citoyens ont le choix et décident eux-mêmes – apparemment sans émeutes, ni « troubles à l’ordre public » – de l’oxygénation ou de l'empoisonnement de leur sang.

Conscients des dangers du tabac [ne pas confondre information et répression], les citoyens sont assez adultes pour décider un jour d’être en compartiment fumeurs, et un autre jour en salle non-fumeurs. Chacun accepte la norme spontanément établie au sein de chaque établissement, sans rigidités administratives. C’est un problème personnel, pas celui des technocrates de la santé et des dictateurs du bien-être à tout prix.

Et tout a l’air de bien se passer : l’atmosphère est devenue beaucoup plus respirable dans les bars et les restaurants. Comme rien n’est plus vraiment interdit, mais que tout n’est pas non plus permis, les tenanciers en profitent pour améliorer l’aspiration et rendre leur établissement plus supportables pour les non-fumeurs. On se reprend à apprécier l’arôme délicat d’un cigare là où on devait subir l’écoeurante tabagie des « clopes » ou, récemment encore la puanteur des transpirations dans les boîtes de nuit sans fumée…

Pour ce qui est de fumer devant sa tasse de café, pourquoi ne pas en rester à cette absence salutaire de contrainte législative ? Moins de réglementation abusive, plus d’efficacité, sans les classiques effets pervers de toute tentative administrée d’organiser par la contrainte le chaos social : on fume beaucoup moins et les citoyens autogèrent leur ventilation pulmonaire dans une brillante démonstration de subsidiarité.

C’est pour ça que les Genevois sont formidables !

 

On pourrait trouver d’autres exemples de auto-gouvernance pragmatique et de subsidiarité dans la façon dont les Suisses – qui n’y étaient pas du tout obligés – ont mieux résolu que les Français la question du passage à l’euro. Nous y reviendrons.

19 octobre 2008

POUDRE AU JE

2025.jpgCes Genevois ne cessent de m’épater.

Ils ne sont plus les mêmes quand ils ont une ligne de mire devant les yeux. J’ai eu l’occasion de pratiquer un des sports nationaux dont les Suisses n’avouent pas aisément la pratique – laquelle n’est pas très « politiquement correcte » aux yeux des autres Européens. J’étais invité hier dans un stand de tir en plein air, avec d’honorables grenadiers, fusiliers, gunmen, pistoleros et autres accros helvétiques de l’arme à feu.

En soi, le décor était singulier pour un Français qui ne peut tirer, en France, que dans le cadre de lieux soigneusement clos et de réglementations rendues plus sévères et contraignantes d’année en année. Nous étions à ciel ouvert, dans une carrière en exploitation, c’est-à-dire face à des monticules de terre qui garantissaient la sécurité des voisins [mais sans doute pas la tranquilité sonore qu’on peut attendre d’un délicieux week-end ensoleillé d’arrière-saison : cette tolérance pour la fusillade est aussi un trait marquant de la culture suisse].

Les tireurs sont arrivés dès le début de l’après-midi, avec de longues valises souples à la main. Pas de criblage sociologique précis : des jeunes et des vieux, des bourgeois et des prolétaires, des seigneurs et des gueux, des jeans et des treillis militaires, des Ray-Ban et des cheveux blancs, des grands secs et des buveurs de bière bedonnants, mais évidemment presque tous des hommes, à une ou deux accompagnantes près [il y a des liturgies qui se pratiquent mieux sans les dames]. Un curieux mélange de para-militaires et de joyeux drilles, malicieux comme savent l’être les Romands, mais très appliqués à vider en quelques dizaines de minutes et avec le sourire leur impressionnant stock de munitions.

Le moins qu’on puisse dire est qu’ils étaient tous lourdement armés : un minimum de deux armes de poing par personne (une sur la cuisse, une à la ceinture ou dans un holster d’épaule), des fusils de guerre plus ou moins réglementaires et historiques, des versions « civiles » de fusils d’assaut contemporains (y compris celles des commandos de l’armée suisse), des riot guns à pompe et d’autres raretés singulières, comme un pistolet-mitrailleur de fabrication artisanale croate, souvenir des guerres de Yougoslavie.

A peine posées sur leurs chevalets, les cibles étaient copieusement arrosées par une rangée de tireurs enragés, surveillés de très près – mais sans caporalisme – par un débonnaire chef de stand, qui corrigeait la position de l’un et donnait des instructions techniques à un autre. Chaque jour, on doit brûler moins de cartouches dans toute l'Afghanistan ! Tous les calibres sont bons, surtout les plus détonnants : les armes de la Seconde Guerre mondiale réveillent de puissants échos dans la campagne...

C’est là – entre autres, mais pas exclusivement – qu’on voit se dessiner l’âme d’un peuple. Croisés dans la rue, ces farouches videurs de chargeurs n’auraient pas attiré l’attention. Là, dans cette carrière, l’arme au poing, ils se révèlent citoyens libres, autonomes, maîtres de leur personne et apparemment déterminés à défendre leurs biens et leurs valeurs. S’il y a des tels tireurs derrière chaque buisson, je comprends que la Suisse soit restée inviolée depuis tant de siècles : même Hitler a eu peur de ces bourgeois bonnasses et ventripotents, mais dotés d’une impressionnante artillerie personnelle !

Armes à feu qui circulent et qu'on s'échange libéralement, munitions en abondance, passionnés de tir regroupés librement l’espace d’un week-end de plaisirs à partager, défoulement évident dans les milliers de cartouches grillées sans ménagement, pour la précision du tir ou pour le simple bonheur d’« arroser » en faisant beaucoup de bruit et de fumée… C’est très étonnant pour un Français, né dans un pays où la République interdit toute possession d’armes à feu à ses citoyens et assimile leur possession à une possible tentative de coup d’Etat : les collectionneurs y sont traqués et même les tireurs sportifs sont dissuadés par une bureaucratie tatillonne.

« Le pouvoir est au bout du fusil », répétait volontiers le fameux Che Guevara. C’est encore plus vrai en Suisse, où faire parler la poudre est peut-être un excellent moyen de souder une communauté des citoyens. Je connais l'histoire de Guillaume Tell. On m’a raconté les anciens concours de tir, véritables fêtes populaires dans les villes et les villages. Je devine, dans cette pratique et dans les plaisanteries d’après-tir, autour d’une bonne bière, dans le soleil couchant de cet été indien, l’attachement viscéral d’un peuple à un droit élémentaire des anciens Européens : celui de posséder et de porter une arme, symbole de liberté personnelle, de rigueur morale et de solidarité collective. Bien sûr, il y a un peu d'égocentrisme dans cette capacité à déclencher la foudre, la violence et la mort d'un coup de doigt : c'est la règle du je, mais je sens beaucoup de pacifiques pulsions dans cette passion.

Les armes se sont tues et la carrière revient à son silence minéral. Ramassage des étuis des munitions tirées. On brûle les cibles percées d'une dentelle de trous dans un vieux baril d’essence. Sans la moindre ostentation, les fusils d’assaut sont ensuite remballés et les revolvers rengainés. Retour à la voiture, aux embouteillages et à la vraie vie. Fin de la parenthèse guerrière, mais tout le monde se sent un peu plus léger…

C’est pour ça que les Genevois sont formidables.

18 octobre 2008

POST TENEBRAS CANTHARELLUS

arme-geneve.gifCes Genevois ne cessent de m’épater.

Vue de l’extérieur, pour un Français, et sans le moins du monde prendre parti, l’élection de la Constituante genevoise de ce week-end est assez surprenante. D’abord par le fait qu’elle passionne fortement une infime minorité de Genevois, mais qu’une grande majorité semble totalement indifférente tant aux enjeux qu’à la mobilisation qui agite le microcosme politique. On doit même constater que l’élection américaine provoque plus de commentaires (« McCain est-il bon, Obama est-il noir, Palin est-elle folle, etc. ? ») et de prises de position que le débat citoyen purement genevois.

Ensuite, je dois avouer que pas un de mes amis genevois n’a pu clairement m’expliquer les pièces de ce puzzle politique complexe qu’est l’élection d’une Constituante, alors qu’il existe déjà un texte fondamental (certes ancien) et une Constitution fédérale. Pour me faire une idée approximative de la discussion en cours [et sachant qu’un des points du débat me concernera directement : je veux parler du droit de vote des étrangers au niveau cantonal], il a fallu que j’aille pêcher quelques informations où je pouvais. Pour un non-initié, impossible de comprendre ce dont parlaient les affiches électorales, souvent très intelligentes sur le plan graphique, mais totalement absconses dans leur rhétorique citoyenne.

D’autant plus fouillis qu’ils étaient très fouillés, les nombreux blogs de la Tribune de Genève ne m’ont guère été d’un grand secours. Très utile et devenue centrale pour le débat politique, cette blogosphère votationnelle manque encore d’un minimum de clarté pédagogique. On s’y sent brutalement projeté au cœur de discussions dont personne ne prend plus la peine de nous expliquer, ne serait-ce que de temps en temps, les tenants et les aboutissants. Faute de recadrages périodiques des discussions, on glose à l’infini, quoique toujours avec profit, sur des détails d’un tout qui semble échapper aux Genevois de base. Malheur à celui qui rate un seul épisode de ce feuilleton quotidien : il est est largué dès le lendemain matin !

Je dois en conclure que le Genevois de base est très intelligent et que les citoyens de cette douce République genevoise n’ont pas besoin – comme nous, pauvres électeurs hexagonaux – de ces éclaircissements didactiques et de ces infographies de style école primaire qu’adorent nous servir les services officiels d’une République française une, indivisible, autoritaire et surplombante…

Enfin, et toujours du seul point de vue de la rue, cette floraison de panneaux électoraux est pour le moins surprenante : 18 listes aux dénominations et aux frontières politiques pas toujours explicites pour 527 candidats à la Constituante, c’est beaucoup pour un aussi petit Etat. D’autant qu’on peut (semble-t-il) panacher ! Le facteur rassurant reste le modeste niveau des dépenses en marketing électoral : on est très loin du tapage américain et à peu près au niveau d’une humble élection locale française. Abondance de biens ne nuit-elle pas ?

On déduira de cette ultra-motivation des uns une idée très positive de l’insolente santé démocratique manifestée lors de cette campagne pour une nouvelle Constitution, sujet difficile s'il en est. On corrigera cette impression par le taux de participation réel des autres à l'issue de ce week-end. En France, on parle des abstentionnistes comme du parti des pêcheurs à la ligne. Le choix n’étant pas simple face à un tel parterre d'ardents constituants, certains Genevois risquent, au petit matin, d’aller traquer les derniers champignons de l’été indien plutôt que la votation.  La sécession citoyenne comme nouveau droit dans la Constitution : Post Tenebras Cantharellus*...

C’est pour ça que les Genevois sont formidables !

 

* La chanterelle ou la girolle pour les profanes...

17 octobre 2008

LE CULTE DU CARGO

mar_ebel_07_0222_gb_02.jpgCes Genevois ne cessent de m’épater.

N’allez surtout pas croire que j’ai une dent contre l’UBS, qui n’est pas ma banque et à laquelle je ne reproche rien. Je me contente de m’étonner de ce que je vois : avec l'UBS, on ne s'ennuie jamais. Il y a quelques jours [chronique Bulles privées du 14 octobre], c’était l’affaire du jet privé pour emmener une poignée de privilégiés déguster quelques magnums dans les caves champenoises, en France. Pourquoi pas, même si c’est un peu décalé en pleine débâcle boursière, surtout pour une banque qui vient d'extorquer 6 milliards de francs à l'Etat ? [Apparemment, cette fiesta au champagne ne choque personne d'autre que moi, petit Français expatrié. Pas un mot dans la presse : on ne plaisante pas avec ce genre de choses à Genève !]

Nouvel épisode flamboyant pour l'UBS. Hier soir, c’était une exposition de montres hyperprécieuses à l’espace UBS de la Corraterie. Banque + montre = l’équation genevoise parfaite pour réussir une soirée au pays du luxe. Et c’était réussi…

Des jolies femmes généreusement décolletées et soigneusement brushées malgré quelques gouttes de pluie [style Gisele Bündchen et son Ebel, ci-contre], des jeunes gens absolument propres sur eux dans leurs costumes italiens griffés [décidément, la cravate se perd sous la barre des 35 ans], des présidents de manufactures arc-boutés sur l'autoglorification de leur marque [donc d'eux-mêmes] et plusieurs dizaines de montres en vitrine, toutes plus lourdement facturées les unes que les autres, avec ce qu’il faut de flûtes de champagne [décidément, une manie de l’UBS] pour aérer la fête et ce qu'il faut de gorilles pour la sécuriser.

Toutes les grandes maisons étaient là. Sauf d’ailleurs les plus célèbres à Genève [Rolex et Patek Philippe], mais c’était probablement une simple distraction de leur part. Au bas mot, il y avait pour plusieurs dizaines de millions de francs suisses dans ces vitrines, qui dévoilaient des montres sélectionnées pour le futur Grand Prix d’Horlogerie de Genève, décerné en novembre. Quoique remontées, certaines montres étaient arrêtées : il paraît que c'est normal. D'autres étaient tellement compliquées à comprendre qu'on les prenait pour des oeuvres d'art conceptuel contemporain : c'est là qu'il faut faire semblant d'avoir tout saisi sans poser de questions...

Insolente santé que celle de l’horlogerie suisse en général, et des maisons genevoises en particulier ! Du moins en apparence, parce qu’on se demande qui va bien pouvoir acheter ces pièces exceptionnelles, maintenant que les traders ont rendu leur badge d’accès, que les hedge funders pointent au chômage et que tous les spéculateurs se voient privés de leurs primes de fin d’année. Ceux qui avaient investi en Bourse sur les valeurs horlogères (Swatch Group, Richemont) ont déjà perdu 50 % de leur fortune. Ceux qui faisaient toute confiance au Dow Jones ne sont plus que la moitié d’eux-mêmes.

Si j’en crois Le Quotidien du peuple (Beijing, 15 octobre), même les consommateurs chinois en ont ras-le-bol [de riz, bien sûr !] des produits de luxe occidentaux. Malaise identique chez les concessionnaires Rolls-Royce de Hong Kong. Place Vendôme, à Paris, on compte sur les doigs d’un main les clients qui osent pénétrer quotidiennement dans les boutiques de montres [témoignage personnel d’une habituée]. Même les pétro-milliardaires du Kazakhstan ne sont plus ce qu’ils étaient avec les brutales sorties de route des Bourses post-soviétiques, sans parler de l’effondrement des cours du brut. Les clients du luxe ont visiblement la tête ailleurs !

Hier soir, dans une des saintes chapelles bancaires les plus huppées de Genève, se célébrait pourtant une sorte de « culte du cargo » destiné à implorer les dieux du luxe de revenir à des dispositions plus favorables au négoce genevois. Boîtiers en platine, cadrans de nacre, diamants baguette et précieuses micro-mécaniques semblaient sacrifiés sous mille feux pour plaire à de frivoles et capricieuses divinités. Les conversations mondaines s'entremêlaient pour composer une sorte de cantique expiatoire, un peu comme le murmure d'un exorcisme collectif, disons un rite propitiatoire pour que la saison sèche qui s'annonce ne désertifie pas trop les gras pâturages d'hier. Dehors, insoucieux des affres de la secte horlogère, les passants zigzaguaient entre les tramways et les averses de la vraie vie…

C’est pour ça que les Genevois sont formidables.

16 octobre 2008

ALTERGENEVOIS(ES)

medium_Copie_de_collage.jpgCes Genevois ne cessent de m’épater.

Je veux parler, notamment, des Genevois « alternatifs ». Des citoyens un peu « écolos » [c’est le mot français], un peu « bios », un peu « marginaux » [par rapport à quoi, d’ailleurs ?], un peu squatteurs, un peu dissidents de l’intérieur, un peu romantiques et beaucoup en rupture avec la culture bourgeoise dominante.

Ils dessinent la carte secrète d’une Genève inconnue, bien loin des boutiques de la rue du Rhône et des salons tendus de reps vert Empire où les banquiers privés confessent leurs clients. Une Genève faite d’adresses parallèles, inconnues des guides officiels [même le Guide du routard les méconnaît], et d’échoppes improbables où se négocient des calebasses des laboureurs de l’Oubangui, des cotonnades péruviennes et des conserves de fruits miraculeux récoltés en Ouzbékistan. Une Genève « a-normale », inimaginable de l’extérieur, à mille lieues du Jet d’Eau et des palaces internationaux.

Une Genève d'anciennes usines réoccupées par des artistes conceptuels, de balcons plantés de cultures pas forcément licites et de salles de concert improvisées dont on découvre les affiches sauvages dans la rue.

Rue du Stand, une discrète épicerie de cette galaxie alternative. Petites annonces incompréhensibles pour les non-initiés, thérapeutiques exotiques, rayons de produits bios et buffet de présentation. On s’y presse à midi pour s’y offrir des salades composées vendues au gramme pour ne rien gaspiller [on pèse l’assiette avant et après son remplissage, mais chacun peut doser ses ingrédients]. Des plats arrosées de thés bizarres qui garantissent relaxation mentale et tonus musculaire . Sourires légèrement bouddhistes du personnel et des clients qui se mettent patiemment en file avant d’aller dévorer leurs légumes dans la grande salle de l’arrière-cuisine ou, s’il fait beau, dans la cour de l’immeuble. On est « en famille », dans un des relais secrets de la « grande famille » altergenevoise.

Pas de service : chacun met son couvert et son set de table, s’empare d’un verre et tranche lui-même son pain. Instants de calme et d'anti-civilisation loin des autobus qui déferlent dans la rue. Espace sans fumée évidemment [je parle du tabac], sans éclats de voix et sans préparations industrielles. En cravate ou en jupe bariolée, en socques de bois ou en cuirs griffés, les altergenevois(es) se restaurent dans le calme, en mâchant consciencieusement leurs fibres, sans la moindre pollution audiovisuelle [ce qui relève de l’exploit ailleurs dans Genève].

Qui sont-ils, ces insoumis du calvinisme, rebelles à la dictature des modes, du luxe et de la finance ? Difficile de le savoir : les altergenevois(es) semblent à la fois parfaitement intégrés et très distants. Leur désobéissance intérieure relève d’un choix de vie sans ostentation. Ils « sont ». Tout simplement. Dans cette ville, une longue tradition d’accueil tolère les réfractaires sans les parquer, ni les stigmatiser pour leur discrète sédition sociétale. Tolérance : une valeur disparue du quotidien de cette « France voisine » si volontiers donneuse de leçons sur les droits de l'homme...

C’est pour ça que les Genevois sont formidables.

15 octobre 2008

STOÏCIENS EN CULOTTES COURTES

image1.jpgCes Genevois ne cessent de m’épater.

Mieux que post-modernes, les Suisses sont méta-historiques ! J'ai ai eu la preuve à la première réunion de parents d’élèves dans l’école genevoise de mon fils. Une école publique, dois-je préciser, les écoles privées de ce pays étant hors de portée des salariés même honorablement rémunérés [ce qui n’est pas le cas en France, où une large partie des établissements « privés » est plus ou moins directement subventionnée par l’Etat].

Quelques bonnes surprises par rapport à la France, comme les quatre jours d’absence non justifiables par les parents [ce qui signifie ni plus ni moins que quatre départs anticipés en week-end] ou une « Semaine sans écran », destinés à priver ces pauvres chéris de leurs agaçantes prothèses high-tech. Sans parler du petit buffet qui permet de terminer la réunion en échangeant quelques idées avec les autres parents.

La plus étonnante de ces découvertes reste le fait qu’il n’y a pas de vrai programme d’histoire pour les enfants de sixième, sinon des thématiques tellement optionnelles que la plupart des parents n’y ont rien compris. Normal : ni les papas, ni les mamans ne sont rassurés quand on leur annonce que leurs enfants vont apprendre à « appréhender des problématiques » [en clair : découvrir à quoi servent les transports urbains], « se familiariser avec différentes représentations du temps » [traduction : différencier le XIXe siècle du XXe siècle] et « comparer des solutions passées et présentes » [comprenez : la différence entre la télévision et la grand-mère au coin du feu].

Cuistres pédagomaniaques de tous les pays, unissez-vous !

Apparemment, les enfants des rues basses auront cette année le choix entre quelques explications sur l’Escalade [c‘est quand même la moindre des choses], de vagues données sur la Seconde Guerre mondiale et un survol de l'Antiquité, le tout en fonction des saisons et des vacances, voire de l'humeur des maîtresses.

Ce grand flou est assez révélateur des étranges relations qu’entretiennent les Genevois, et plus généralement les Suisses, avec l’histoire, celle qui s'écrit avec un grand H. Une Histoire dont leurs ancêtres ont choisi de s’abstraire par une stratégie de neutralité qui leur a permis de nous léguer des paysages remaquablement préservés, aux alpages parfaits pour le chocolat au lait, des cités inviolées depuis des siècles, des manufactures d'horlogerie de précision et des banques réputées pour leur secret. Soit une estimable aisance collective...

Après tout, à quoi bon enseigner aux enfants d’une nation aussi pacifique les leçons forcément tragiques de l’histoire du monde ? Pourquoi troubler leurs jeunes années du fracas de batailles, de l’effondrement des empires et des illusions du progrès ? Admirez donc le flegme suisse dans les tempêtes financières : ces pépéties boursières empêchent-ils les banquiers de l’UBS d'aller festoyer au champagne en jet privé [notre blog d’hier] ? « Faire l’expérience subjective des durées » annonce le programme d'histoire : c’est sur les bancs de l’école qu’un tel stoïcisme peut s'enraciner.

C’est pour ça que les Genevois sont formidables.

14 octobre 2008

BULLES PRIVÉES

Sparkling_Champagne,_Holidays-1.jpgCes Genevois ne cessent de m’épater.

A quoi pensent nos banquiers de l’UBS, alors que la planète financière est à feu et à sang ? A organiser un voyage d’agrément, en Champagne (France), pour une dizaine de jeunes patrons romands ! Dans quelques heures, on les emmènera en jet privé visiter les caves de la maison Perrier-Jouët et de la maison Mumm, avant de leur faire déguster quelques-uns des meilleurs flacons qui se bonifient dans les galeries creusées en pleine craie.

Oui, vous avez bien lu : un voyage en jet et une dégustation privée dans les caves champenoises pour des managers qui, bien entendu, n’ont rien de mieux à faire alors que la récession mondiale affole les boussoles économiques !

Même en admettant que les banques suisses sont absolument crisis proof, que l’UBS est parfaitement inoxydable et que le patronat romand est incontestablement best of show, ces bulles privées sonnent aussi faux que le « séminaire » organisé par AIG, le premier assureur américain, au St Regis de Monarch Bay, en Californie : 444 000 dollars de facture, alors qu’AIG vient d’échapper à la faillite grâce à un prêt de 85 milliards de dollars consenti par la banque centrale des Etats-Unis…

Le plus choquant est moins dans la discordance des temps – entre krach et champagne – que dans le fait que personne, à la direction de l'UBS, n’ait émis la moindre réserve à propos d’une manifestation pour le moins déplacée. En pleine tempête boursière, alors que les déposants s’inquiètent pour leurs économies et que les retraités tremblent pour la garantie de leurs pensions, un tel cynisme force le respect. Manifestement, le credit crunch excite la créativité des communicants de l’UBS. Au mieux, c'est une gaffe insensée en termes d'image. Au pire, un royal mépris pour les clients et les interlocuteurs de la banque.

On prête à la reine de France Marie-Antoinette un mot malheureux, sans doute apocryphe, à propos d’affamés qui réclamaient du pain : « Qu’on leur donne de la brioche » ! La reine martyre était gardée par des Suisses, vrais héros qui se feront massacrer pour elle par honneur et fidélité. Leurs descendants font sauter les bouchons à l’heure où les Bourses s’effondrent : qui mourra pour eux ?

C’est pour ça que les Genevois sont formidables.

13 octobre 2008

PARIS PUE-T-IL ?

ListeP201.jpgCes Genevois ne cessent de m’épater.

Ils grognent souvent, et les blogs voisins [y compris le mien] témoignent d’un esprit volontiers ronchon. Pourtant, ont-ils de vraies raisons de râler ? Sans doute, et c’est le signe d’un vigoureux esprit démocratique que de voir des citoyens se mêler de tout sans rien s’interdire. Ceci dit, un retour de week-end à Paris permet de moduler sa propre grogne et de poser quelques limites aux critiques faites à Genève.

Soyons clairs : quand on se déhabitue, Paris prend à la gorge. Et c’est un Parisien de Paris qui se permet de le dire ! L’arrivée dans la capitale est une agression olfactive dont j’avais oublié la puissance et la ténacité. Pollution automobile à la limite de l’insupportable dans les étroites rues du centre ; fumées noirâtres et malodorantes qui enveloppent les camionnettes de livraison, invariablement garées en double file, moteur allumé ; vapeurs grasses et collantes dans les bistrots qui alignent des rafales de croque-monsieur et de portions de frites à l’heure du déjeuner, sans parler des effluves généreusement dispensées, à des dizaines de mètres de distance, par les marchands de hamburgers ; inévitables « déjections canines » [on ne dit plus crottes de chien] qui empuantissent les trottoirs et transforment toute promenade lèche-vitrines en dangereux parcours du combattant ; odeurs fortes dans le métro, qui oblige chacun à mettre le nez sur l'épaule du voisin, pour le pire plutôt que le meilleur [quand se décidera-t-on à considérer qu'il est inhumain de transporter plus de passagers payants que n'en peuvent contenir les wagons] ; passons vite sur les toilettes publiques innommables [il n’y a pas d’autre mot], quoique sévèrement tarifées, et ce n’est guère mieux dans les restaurants qui ne sont pas étoilés [un conseil aux amis suisses : à Paris, réservez-vous pour les toilettes des palaces, les seules correctes]

Jamais aucun indice international n’a encore classé les grandes villes par intensité de puanteur, mais, par endroits, Paris devrait côtoyer dans ce stink-parade Istambul, Addis-Abeba et Bombay, Genève s’offrant sans doute un podium d’étincelante fraîcheur. Après quelques rayons de soleil, même la Seine ne m’a pas semblé pas très saine à respirer, et les Champs pas du tout champêtres pour ce qui est de leur bouquet. Paris a une odeur propre [tous les poètes vous le diront], mais elle n’est pas/plus propre…

Paris pue, mais les Parisiennes restent les femmes les mieux parfumées de cette planète. Faut-il y trouver un rapport de cause à effet ? Je serais à présent tenté par cette hypothèse : une forme de compensation, héritée de ces élites du XVIIe siècle, qui répugnaient à l’usage hygiénique de l’eau pour mieux s’inonder de lotions et d’élixirs aromatiques capables de masquer de terribles mais aristocratiques odeurs sui generis. Sans le sillage quasi-hallucinatoire qui enveloppe les Parisiennes lancées à grands pas sur les trottoirs, Paris serait souvent une décharge quasi-pestilentielle. Pourtant, le rêve passe vite, et les remugles retrouvent leur emprise sur les nez...

Les rues de Genève respirent le propre et les Genevoises encore plus. Elles semblent inspirées par un souci permanent de l’hygiène plus que par la magie des fragrances prestigieuses griffées par les grands parfumeurs parisiens. Genève n’a pas d’odeur. Quelques relents de fondue en Vieille Ville, des fumets de brochettes nord-africaines aux Pâquis, quelques exhalaisons de cannabis du côté des Forces motrices. Genève ne sent rien et n’impose rien aux odorats les plus exigeants. Genève joue, une fois de plus, de sa neutralité – et c’est pour le coup assez bienfaisant…

C’est pour ça que les Genevois sont formidables.

10 octobre 2008

CE N’EST QU’UN TCHÔ REVOIR

TCHÖ.jpgCes Genevois ne cessent de m’épater.

Je les écoute me dire au revoir dans la vie, mais c'est surtout au téléphone qu'ils m'éprouvent. Tout bon Suisse romand se transforme aussitôt en locomotive qui crache sa vapeur : « Allez, salut, tchô, tchô, tchô, tchô ! ». Interminable…

A prononcer en réduisant le son de tchô en tchô, mais à toute vitesse, jusqu’à ce que les derniers tchôs soient pratiquement inaudibles.

Les vrais Romands vont ajouter « Allez, tout de bon, tchô, tchô », avant de se relancer dans une longue série de tchôs plus ou moins asphyxiés. Les purs et durs des hauts plateaux préciseront même « Adjeu », mais ils se font rares à Genève.

Personne n'a encore pu me préciser jusqu'à combien de tchôs il fallait tenir pour demeurer dans le genevoisement correct.

Quand cette locomotive un peu oppressante se met en marche, Je me demande toujours si elle ne continue pas à souffler tout seule bien après mon départ. Au téléphone, c’est encore pire : comment rester poli en coupant la conversation au beau milieu de ces halètements ? J’ai l’impression que la série des tchôs de politesse se poursuit même quand j’ai pressé la touche rouge. Je ne comprend pas encore très bien quand m’arrêter moi-même de tchôter en chœur. Du coup, j’ai toujours peur d’avoir raccroché trop tôt, au risque de laisser mon correspondant suffoquer en solitaire. Merci aux copains de me pardonner mon tchôtus interruptus...

Ces formalités post-conversationnelles sont d’une banalité absolument déconcertante en terre genevoise. A tel point que les Romands en ont fait le titre d’un magazine local de bandes dessinées, Tchô !, dans lequel sévit Titeuf [héros national auquel GENEVOIS RIEN VENIR se doit de consacrer un jour quelques lignes].

Que déduire de ces tchôs sussurés ad libitum ? Sans doute qu’ils consonnent parfaitement avec les structures du caractère national lémanique. Ils traduisent une gêne inconsciente à la pensée de quitter quelqu’un par un mot bref ou une simple poignée de main : peut-être un souvenir des siècles obscurs où, dans ces lointains parages lacustres, partir était toujours mourir un peu. Les tchôs débordent d’une affection blessée par une prochaine rupture. Inlassablement répétés et enchaînés, ils témoignent finalement d’une chaleureuse tendresse pour l’autre…

« Ce n’est qu’un au-revoir, mon frère » chanté au rythme d’une motrice à vapeur : il fallait y penser. Côté bande-son, on a l’impression d’agiter son mouchoir sur le quai d’une gare un peu rétro…

C’est pour ça que les Genevois sont formidables.

09 octobre 2008

REQUIEM JARDINIER

url.jpgCes Genevois ne cessent de m’épater.

Il existe à Genève un lieu un peu magique, qui s’appelle à la fois cimetière des Rois et cimetière de Plainpalais, mais qui n’a qu’une lointaine ressemblance avec les autres cimetières du pays genevois. On m'assure que Jean Calvin est enterré ici, mais je n'ai pas trouvé sa tombe, pas plus d'ailleurs que celle de Jorge Luis Borges. J'ai fini par les repérer grâce à la visite virtuelle que propose le site du cimetière : aujourd'hui, même les cimetières ont leur adresse Internet : http://www.cimetieredesrois.ch/index_flash.html...

Au premier rayon de soleil, c’est un simple parc public, planté de grands arbres et semé de pelouses accueillantes, avec quelques tombes – pour la plupart anciennes – en guise de ponctuation minérale. Les jeunes mamans y promènent leurs poussettes et les fumeurs s’y engoudronnaient les poumons avant la récente levée de la Prohibition.

A midi, chacun s’y régale d’un sandwich ou d’un salade rapide, à proximité immédiate des marbres funéraires. Les poubelles débordent de reliefs de pique-nique plus que de bouquets fanés. C’est, pour certains philosophes du quotidien, l’occasion de méditer sur les avanies de la Fortune : que sont ces vanités évanouies, aujourd'hui si bourgeoisement jardinées ? Je soupçonne même quelques païens d’offrir des libations secrètes aux dieux du passé, du présent et de l’avenir. Dans la Rome antique, les vivants et les morts partageaient ainsi la même existence vernaculaire…

Les premiers temps, je pensais ce cimetière des Rois désaffecté. Sa situation centrale – exceptionnelle par ces temps de grignotage immobilier – en ferait une cible de choix pour les lotisseurs. Le calme de ses espaces verts l’a voué à devenir le « poumon » d’un quartier très construit, mais qui ne manque pourtant pas de jardins publics. En fait, j’ai constaté qu’on y creusait encore quelques rares tombes, à défaut de fleurir ou d'entretenir celles qui s’érodent lentement sous la lassitude des années.

L’atmosphère est toujours nostalgique, aux confins de la mélancolie. Un lieu « entre deux ». Ni très urbanisé, ni très sauvage. Ni trop envahi, ni trop déserté. Ni cimetière d’élite, ni pêle-mêle de défunts anonymes. Ni végétalement luxuriant, ni taillé à la française. Ni désolant pour les morts, ni désespérant pour les vivants. Un « entre deux » très genevois, non ?

On me dit que l’inhumation dans le cimetière des Rois est réservée aux célébrités locales ou aux personnalités marquantes de la vie genevoise. Est-ce pour cette raison que les allées sont désertes et les tombes dispersées ? Une République comme Genève se doit, apparemment, de ne pas tolérer les moindres… rois, pas même leurs fantômes dans un cimetière qui s'auto-exorcise en jardin public !

C’est pour ça que les Genevois sont formidables.

08 octobre 2008

PANIQUE EN CENTRE VILLE

prosperite.jpgCes Genevois ne cessent de m’épater.

Quand j’ai lu sur une affiche dans la rue « Panique en centre-ville » (Tribune de Genève d’hier), je me suis dit que j’avais raté quelques scènes d’anthologie provoquées par la panique boursière. J’imaginais déjà les Genevois assiégeant le quartier des banques, pillant les distributeurs de billets, pendant les traders aux réverbères et s’immolant par le feu pour apaiser le courroux des dieux monétaires.

Il ne s’agissait en fait que d’un « appartement piégé » qui ne l’était pas [sinon pour piéger les policiers en les mystifiant], mais qui a tout de même mobilisé des forces de police considérables pour être dépiégé de ses faux pièges. Encore une belle histoire suisse, après celles des policiers neuchâtelois qui confondent cannabis et roses trémières...

Cette panique [de qui, au fait, sinon des policiers ?] était certes désagréable, mais somme toute moins éprouvante que la situation économique planétaire. Laquelle n’avait sans doute rien de préoccupant aux yeux des Genevois, du moment qu'il n'y avait « paas le feu aau lac » ! Pas un sourcil froncé alors que les banques du monde entier s’attendent au pire, que les bourses européennes s’effrondrent et que Wall Street panique : un sang-froid épatant ! Ce lundi soir n’était pas « noir » à Genève : mêmes jeunes gens décravatés en costume gris sur les tabourets des bars à vins, mêmes jeunes femmes aux sourires éclatants sous leurs franges soigneusement brushées, mêmes verres de sauvignon dans le nuage de fumée reconstitué après trois mois d’abstinence, même tapas à grignoter et mêmes conversations de retour de week-end.

Pas la moindre inquiétude dans la capitale mondiale de la banque ; tout juste quelques frémissements, moins méchants qu’ailleurs, sur les marchés financiers helvétiques. La question de savoir si la Confédération pourrait ou non – la réponse est non ! – renflouer l’UBS et le Crédit suisse ne soulève d’ailleurs pas le moindre débat politique. Chacun s’imagine apparemment rester crisis proof, surtout chez les jeunes professionnels de l’univers bancaire. On commente beaucoup plus la campagne électorale américaine que le krach boursier, qui ne sera signalé qu’en page 13 du nouveau Matin. Pas un mot plus haut que l’autre. Vivent-ils sur une autre planète ? Business as usual. Une telle confiance en soi coupe le souffle...

C’est pour ça que les Genevois sont formidables.

07 octobre 2008

COLONNES INFERNALES

capt2032113db3.jpgCes Genevois ne cessent de m’épater.

L’Enfer, pour tout bibliophile qui se respecte, ce sont ces étagères plus ou moins inaccessibles où sont rangés les livres qui ne doivent pas tomber entre toutes les mains, surtout les plus innocentes. A Paris, l’Enfer de la Bibliothèque nationale renferme ainsi un stock de vénérables ouvrages à lire, disons... d’une seule main. C’est sans doute pourquoi les jeunes conservatrices de cet Enfer vous prient de consulter les in-12 libertins du rayon Erotica avec des… gants !

Dans une capitale aussi marquée par le calvinisme que Genève, je n’imaginais pas qu’on mettrait l’Enfer à portée de tous les yeux, surtout les plus innocents [mais quel enfant peut encore le rester dans une société de consommation aussi érotisée que la nôtre ?]. On me disait les Genevois rebelles à la gauloiserie. On me les peignait comme volontiers choqués par ces allusions un peu lestes qui sont de bon ton dans toute conversation parisienne de haut vol. Je les découvre assez... avancés, pour ne pas dire délurés !

Même en France, terre – comme chacun sait – des Lettres et des Arts de l’amour, les « quotidiens de référence » [disons, pour ne pas faire de jaloux, Le Monde et Le Figaro, mais j’irais même jusqu’à Libération] n’ont jamais consacré autant de place à la gaudriole que la Tribune de Genève. C’est par colonnes entières, ouvertes à tous les lecteurs, que se négocient, en petites annonces, les mille et une nuits de Babylone, quand ce ne sont pas les cent-vingt jours de Sodome chers au marquis de Sade.

C’est le grand marché aux épices sensuelles, la foire aux jambons et même à la ferraille, le déstockage massif des chairs mûries sous toutes les latitudes, avec spécialités anatomiques [il ne manque plus qu'un GPS physiologique pour s'y retrouver], catalogues des options, valorisation arithmétique des actifs, dates de limites de fraîcheur et numéros de téléphone portable, 24 x 24 bien entendu.

Ayant largement passé l’âge de rougir devant une quelconque impudeur érotique (même aussi impunément étalée), j’ai quand même été légèrement choqué de voir des collégiens hurler de rire en épluchant ce qu’on propose dans ces colonnes infernales, dont les lois du marché (l’offre et la demande) m’obligent à penser que les Genevois disposent. C'est parce qu'il y a des consommateurs que ces colonnes sont si bien achalandées en futur(e)s consommé(e)s...

N’allez pas croire que je passe mes journées à tenir une comptabilité précise de ces félicités tarifées, mais j’ai tenté de comparer la densité des colonnes infernales dans Le Matin (Lausanne) et dans les quotidiens genevois. Eh bien, les Vaudois battent proportionnellement tous les records de grivoiseries typographiques. Faut-il en déduire que les Genevois sont les champions de l’extase furtive et du coup de canif hypocrite ? A moins qu’ils ne soient finalement plus sages que la lecture de leur presse ne le laisse penser. Troublante ambigüité…

C’est pour ça que les Genevois sont formidables.

06 octobre 2008

GRANDS CHEVAUX

DSC02587.jpgCes Genevois ne cessent de m’épater.

Hier, si j’étais resté Parisien, j’aurais été faire un tour au Salon de l’auto. Qu’ai-je fait de ce dimanche genevois ? Un tour dans un Salon de l’auto de format cantonal, comprenez Geneva Classics 08 (Palexpo), où se mêlaient allègrement voitures vintage, avions des premiers fous volants et canots automobiles. Sans oublier les inévitables vitrines horlogères : les manufactures Jaeger-LeCoultre, Chopard, Girard-Perregaux, Audemars Piguet, Porsche Design et même Horus [la première « manufacture » de montres jamais installée à Monaco] avaient tenu à démontrer leur cousinage avec les belles mécaniques.

Ce week-end, la planète automobile vivait à Paris dans le grand frisson des énergies hybrides, en donnant au monde entier des leçons d’écologie pas forcément probantes.

Au même moment, Genève s’offrait une bouffée de nostalgie pour les grosses américaines chromées miroir, les Bugatti d’avant la crise et plein de charmantes vieilles dames de la route, toutes très gourmandes en indice d’octane et très amoureuses de nos pompistes.

A Paris, les voitures « vertes ». A Genève, les bolides rouges, grâce à une remarquable série de Ferrari de l’âge d’or…

Le moins qu’on puisse dire est que les Genevois n’ont pas un rapport très simple avec leurs voitures. Genève est sans doute la capitale mondiale de la voiture de luxe, qu’il s’agisse d’insolents 4 x 4, de sportives allemandes ou d’anglaises de haut lignage. On y croise d’imposantes berlines blindées, immatriculées au Proche-Orient : on doute qu’elles aient jamais été garées sur d’autres trottoirs que ceux de Genève [c’est plus facile avec des plaques d’immatriculation emirati, la ville de Genève semblant dépourvue de préposés arabisants pour taxer ces limousines].

La « belle bagnole » est, à Genève, la cabine privilégiée de l’ascenseur social. Pour exister au volant, il faut du long capot, du lourdement cylindré et du millésimé de l’année. Avoir du répondant, c’est en avoir sous la pédale d’accélérateur…

Ici, on aime tellement les voitures qu’on fait tout pour les admirer en ralentissant la circulation, et tout pour les retenir en garrotant les voies qui entrent et sortent de la ville. Plusieurs heures par jour, pour passer d’une rive à l’autre, on va plus vite en Mouette qu’en voiture.

Un plan de circulation aberrant en centre ville : la liberté de conduire sans la liberté de rouler ! Des gros moteurs qui hurlent d’impatience, avec des radars partout où il est possible de piéger leurs conducteurs.  Des feux qui repassent par l’orange pour qu’on démarre plus vite quand le vert est mis, assortis de couloirs de circulation qui zigzaguent en désordre entre les sens interdits. Des rues qui se rétrécissent sans prévenir et qui se mêlent par instants aux lignes de tramway, jusqu’à transformer certains quartiers en cauchemar pour les non-initiés…

Avoir une voiture pour être quelqu’un, monter sur ses grands chevaux pour avancer au pas, pouvoir accélérer sans savoir où se garer, brûler de l’essence pour éteindre ses éraflures d’amour-propre : complexité des mœurs automobiles genevoises…

Ne jamais klaxonner d’impatience. Respecter courtoisement les règles de la ciculation. S’indigner des « voitures poubelles » [généralement immatriculées… 01 ou 74, je sais !]. Payer ses contraventions. Supporter héroïquement les feux rouges les plus lents d’Europe. S’arrêter systématiquement devant les piétons qui traversent. Séductions locales de la morale au volant…

C’est pour ça que les Genevois sont formidables.

05 octobre 2008

LINGE SALE


knuttz_ueba_22.jpgCes Genevois ne cessent de m’épater.

Toujours en quête d’un logement en centre-ville [je sais, cette quête relève de la douce utopie], j’ai noté que la quasi-totalité des cuisines et des salles de bains genevoises n’étaient pas équipées de prises d’eau et de vidange pour les machines à laver le linge.

« Mais vous avez une buanderie avec un sèche-linge au sous-sol », me rétorque la demoiselle de la régie, qui me précise tout de même qu’il s’agit là d’un service payant.

Sacrés Genevois, qui ne perdent jamais le nord, financièrement parlant…

Une taxe modeste, certes, mais légèrement abusive pour un Français habitué à la machine à laver personnelle : c’est une conquête sociale des mères de famille françaises depuis les années trente, quand ces machines avaient détrôné notre bonne vieille lessiveuse, laquelle avait elle-même succédé – autre avancée sociale majeure – au lavoir municipal et aux lavandières au bord des rivières.

Difficile de comprendre pourquoi les Genevois tiennent tant à ne pas laver leur linge à la maison, mais dans une buanderie collective, ce qui oblige à surveiller les temps de lavage avec méticulosité pour ne pas empiéter sur le créneau horaire retenu par la voisine. C’est peut-être grâce à ce devoir de précision que Genève est devenue la « capitale internationale de l’horlogerie » [voir la note d’hier]. En plus, ces buanderies sont généralement situées dans des caves ou dans d’étroits réduits humides, dénués de toute cette poésie qui peut rendre piquantes les rencontres des beautiful laundrettes à l’américaine.

Là encore, ce point de détail buandier vaut son pesant de signification culturelle (à ranger dans la case sociologie du quotidien). Ce n’est peut-être qu’un relent nostalgique des grandes lessives communautaires de jadis et des planches de bois polies par les années sur lesquelles on savonnait en papotant draps et chemises.

A Genève, pas question de blanchir en solitaire ou en douce : je ne parle évidemment pas de l’argent pas trop propre qu’on me dit circuler dans le secret des comptes bancaires. Encore que, à la réflexion… [le dictionnaire m’affirme qu’on doit ici parler de blanchiment : nuance !]

En tout cas, à défaut de blanchiment, le blanchissage relève ici de l’artisanat manuel, et non d’une quelconque technologie domestique asservi à la multi-programmation d’un micro-processeur individuel.

Est-il indifférent que la culture calviniste dominante (qui ignore la confession individuelle) oblige ainsi chacun à laver son linge sale en famille ? A mon avis, ces buanderies en disent plus long que leur dosette de lessive...

C’est pour ça que les Genevois sont formidables.

04 octobre 2008

LE SENTIER DE LA GUERRE

Vue_lac.pngCes Genevois ne cessent de m’épater.
 
C’est encore sur les bords du lac de Genève qu’on découvre l’amour des Suisses pour la propriété privée et leur attachement viscéral aux droits que donne la fortune.
 
Passés les parcs publics qui tapissent l’entonnoir formé par le sud du lac, commencent les clôtures qui cernent les parcs privés. Fin brutale de la promenade le long du lac et retour à la case voie publique. La vue sur le lac est un privilège privé, réservé aux heureux propriétaires des berges, au nom d’une tradition que ne saurait remettre en cause une quelconque notion de domaine public ou de « droit de passage » pour les usagers.
 
On ne peut pas affirmer que les Français n'ont fait leur Révolution que pour s'offrir expressément ce bris de clôtures devenues insupportables, mais la République n’a cessé de sanctuariser, par de multiples lois, ce principe intangible du libre accès au domaine public, c'est-à-dire aux bords de mer, aux rives des lacs aussi bien qu'aux chemins de halage le long des canaux ou des voies fluviales. L’immense « sentier des douaniers » qui serpente le long des cinq mille kilomètres des côtes françaises est une conquête symbolique, au nom de laquelle les juges envoient parfois leurs bulldozers pour rectifier des grillages ou des murs qui feraient obstacle à la circulation des personnes. La démocratie est au bout du soulier...
 
Si rien ne doit entraver le regard lancé par les Français sur les vastes mers,  les Suisses acceptent sans sourciller ce morcellement des accès à l'eau et cette privatisation des paysages : à Genève, on peut marcher sur les pelouses [contrairement à la pratique des parcs et jardins parisiens], mais on ne s'écarte pas des sentiers battus. On ne dépasse pas les bornes et on respecte les panneaux d'interdiction. Constat purement piétonnier, qui trouve forcément quelques prolongations dans les structures mentales de citoyens qui ne jalousent apparemment pas les privilèges dont jouissent leurs voisins.
 
D’où l’étonnement d’un expatrié qui rêverait de faire le tour du lac, au ras des berges, mais qui se contente de rêver, au loin, des pontons privés et des terrasses les pieds dans l’eau. Entre la liberté (des propriétaires) et l’égalité (des citoyens), les Genevois ont choisi la liberté. Aux portes de Genève, quelques immenses jardins offerts au public par de riches philanthropes témoignent malgré tout de leur estimable souci de fraternité.
 
C’est pour ça que les Genevois sont formidables.