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26 février 2016

Nicolas Hayek était-il une canaille, un grand prédateur rusé ou un aventurier opportuniste ? Paix à sa mémoire, s'il vous plaît...

On peut se poser la question de l'opportunité de faire réapparaître des vieux dossiers horlogers avec le réveil d’une polémique qui remonte aux années 1980, quand Nicolas Hayek avait entrepris de sauver à la fois les marques horlogères, les ateliers industriels et les dettes des banques, en créant un conglomérat horloger (fusion de l’ASUAG et la SSIH) d’où allait naître le Swatch Group. Un ancien dirigeant de l’ASUAG (partie industrielle) révèle les dessous pas forcément très nets – mais forcément croustillants – des opérations de Nicolas Hayek à l’époque…

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Peter Renggli, qui a dirigé l’ASUAG (Société générale de l’industrie suisse – Allgemeine Schweizerische Uhrenindustrie AG) de 1975 à 1983 vient d’accorder à l’hebdomadaire biennois Biel Bienne (document à télécharger ici) une interview dans laquelle il reproche à Nicolas Hayek d’avoir à l’époque surdévalué l’ASUAG pour pouvoir l’acquérir à un prix très bas en 1985, peu avant la consolidation du pôle horloger ainsi bâti sous le nom de SMH, futur Swatch Group.

Ce n’est pas la première fois que de telles accusations sont formulées contre Nicolas Hayek, disparu en 2010, qui n’est donc plus là pour se défendre. Lors de ce rachat de l’ASUAG, des rumeurs identiques avaient circulé. Peter Renggli a expliqué à la Radio suisse qu’il avait rédigé un rapport dans ce sens, à l’époque, et que les documents qui avaient nourri ce rapport, ainsi qu’un mémoire personnel avaient été versées aux archives économiques de l’université de Bâle, dans quatre classeurs fédéraux, avec un accord de confidentialité de trente ans, qui courait donc jusqu’en 2015. Ces documents étant à présent accessibles au grand public [quoique personne n’ait été au courant de leur existence], Peter Renggli a donc décidé d’ouvrir son cœur et de briser le mur du silence (la fameuse omerta horlogère)…

L’ancien dirigeant de l’ASUAG est aujourd’hui âgé de 94 ans (ce serait à deux ou trois ans près, l'âge de Nicolas Hayek). Il était donc temps pour lui de parler. Avec un manque aberrant de correction et une inélégance totale dans l’irrespect vis-à-vis de ce nonagénaire [manifestement honnête dans sa démarche], le Swatch Group a commenté : « Comme Peter Renggli était le chef de l'ASUAG durant les années de catastrophe, nous comprenons qu’il soit difficile pour lui de parler objectivement de ses propres échecs ». Ceci par la voix de notre ancien confrère et perroquet anesthésiste Bastien Buss, qui a conservé comme porte-parole officiel du Swatch Group la bonne habitude qu’il avait d’être « la voix de son maître » quand il écrivait pour Le Temps – on le voit, Nick Hayek sait remercier ses féaux ! Une réaction d’autant plus ridicule que les documents de l’époque sont plutôt limpides concernant les analyses de Peter Renggli (ci-dessus).

Qu’on en juge et pour résumer brièvement l’affaire. Président de l’ASUAG – bras armé mécanique et multi-spécialiste de l’industrie suisse – entre 1975 et 1983, Peter Renggli aura vécu les pires années de l’histoire horlogère au XXe siècle [à ce jour, parce que la crise à venir s’annonce peut-être encore plus grave]. Régression des ventes de montres mécaniques, surendettement général [Omega était ouvertement en faillite] et incompréhension par l’établissement horloger des enjeux de l’électronique. Appelé en renfort comme consultant par les banques aux abois, Nicolas Hayek va restructurer, sabrer dans les effectifs et consolider les marques (SSIH)et les usines (ASUAH) sous une même autorité (la sienne), tout en récupérant le projet Swatch – lancé auparavant par Ernst Thomke, Elmar Mock et Jacques Muller – pour en faire la base de sa reconquête du marché [l’idée forte et géniale n’était plus de sous-traiter la fabrication de la Swatch, mais de tout intégrer dans un même pôle]. En 1985, fort de ses succès et de la trésorerie créée par la Swatch, Nicolas Hayek allait récupérer à son profit personnel l’ensemble SSIH-ASUAG et en faire « son » groupe, après avoir remboursé les banques.

C’est là que le bât blesse et que les reproches apparaissent. Si personne ne nie la vision horlogère salvatrice de Nicolas Hayek [« Cessons de faire des ébauches, ne créons que des montres terminées » – ce qui était une révolution industrielle], les conditions de valorisation de l’ASUAG sont questionnables. Premier coup de griffe de Peter Renggli : tout le monde l’avait oublié, mais la mission de consultant de Nicolas Hayek, dès 1980, s’était terminée sur un échec. Omega n’en finissait plus de mourir et filait directement à la banqueroute. Sa première restructuration de l’ASUAG – société solvable, sinon rentable – avait débouché sur le même échec, mais le consultant avait la cote auprès des banques, qui le voyaient comme un sauveteur quand tout le monde se défilait devant ses responsabilités dans le désastre. Comme c’est lui qui connaissait le mieux les chiffres et les réalités industrielles de la branche horlogère [c’était son boulot de consultant] et comme il était l’intermédiaire avec les banques, il était au milieu du jeu, idéalement placé pour manoeuvrer.

Comme il était également très malin et très soucieux de ses propres intérêts, le futur fondateur du Swatch Group (ci-dessous) a très vite imposé ses propres règles du jeu : « L’examen des actifs d’ASUAG a été fait par la Schweizerische Treuhand à Bâle, rappelle Peter Renggli. Mais c’était une filiale de la SBS Bâle. Aujourd’hui, ce serait illégal ! » Selon un membre du conseil d’administration d’ASUAG de l’époque : « D’abord Hayek a exigé un énorme sacrifice des gros actionnaires. Après l’assainissement réussi par la fusion avec la SSIH, il a emporté le morceau pour un prix dérisoire. Le processus n’a été qu’une suite de conflits d’intérêts. Il contrevenait clairement aux règles de déontologie du conseil en entreprise. S’y ajoute cette astuce avec la manipulation de l’évaluation des actions d’ASUAG, ce qu’on peut qualifier de “saloperie” de la pire espèce ». Peter Renggli commente sèchement : « Planifié et sournois »…

L’ancien patron de l’ASUAG enfonce le clou citant Dirk Schröder, qu’il présente comme « un des meilleurs experts financiers de l’ASUAG ». Il en reprend les conclusions : « Le soi-disant effondrement de l’ASUAG était l’œuvre planifiée et sournoise des grandes banques d’autrefois, qui ont sacrifié toute la direction du groupe et le président du conseil d’administration. Elles ont pris illicitement le pouvoir sur la propriété du groupe, estimée à quelque 600 millions de francs. Ils l’ont détruite avec des amortissements aveugles et des provisions dans une mesure qui correspondait à leur concept secret de ASUAG-SSIH. Contrairement à ce qui est prétendu, ces banques n’ont pas perdu un centime dans ce projet, mais, bien au contraire, elles ont subtilement opéré une énorme razzia qui finalement leur a rapporté des milliards ». Honnêtement, qui s’étonnerait que de tels procédés aient été ceux des banques suisses ?

Peter Renggli s’offre le plaisir de citer Nicolas Hayek (rapport d’activités du Swatch Group, 2001) : « Le succès de Swatch nous a permis, nous le savons tous, de rembourser nos dettes (de plusieurs centaines de millions de francs) et de former des réserves. Cela nous a aussi permis de relancer Omega. (…) Les produits d’ASUAG ont permis ce phénoménal bénéfice [pas chiffre d’affaires !] d’un milliard, alors qu’Omega était en banqueroute totale ». Le nœud du problème serait une fois plus dans l’attitude des banques : « Tout s’est passé au détriment des actionnaires minoritaires, explique Peter Renggli. Hayek ne s’est occupé que de ses intérêts personnels, sans égard. Peter Gross (SSIH/Omega) voulait empêcher la faillite d’Omega, mais aussi et surtout s’enrichir (il a gagné le titre de vice-président à vie du Swatch Group) et les représentants des banques se sont probablement à peine rendu compte qu’Hayek, que tout le monde acclamait, n’était plus en train de les conseiller mais qu’il avait accaparé toute la fortune ».

Dernier coup de menton du nonagénaire à propos des documents déposés aux archives de Berne : « Les Archives économiques suisses de l’Université de Bâle en 1985 m’ont promis de ne rien publier pendant trente ans. En 2015, le délai est échu. Là, je me suis dit, comme je connaissais les gens de Swatch : c’est dangereux ! Comme ils ont pu autrefois détruire leurs mauvais rapports, ils vont aussi tenter de détruire le mien. Je l’ai donc réparti de manière à ce que l’on ne puisse plus l’escamoter. Nicolas Hayek a réussi à devenir une icône de l’industrie horlogère suisse – son sauveur. Une place porte son nom. Il est citoyen d’honneur de Bienne. Comment expliquez cela alors qu’il n’a œuvré que pour son propre intérêt. On ne devient pas milliardaire par son travail, mais par la ruse. Mais on veut garder sa bonne réputation, même si pour les connaisseurs, c’est un peu ridicule de le voir considéré en sauveur de l’industrie horlogère ». Fermez le ban…

Les accusations ne sont pas minces : il y va de l’honneur d’un homme et de sa réputation pour l’histoire. L’affaire ne pouvait que passionner le microcosme. La Radio suisse interrogeait ce matin Business Montres à ce sujet (émission à écouter ici). Pour nous, c’est une preuve supplémentaire du génie financier de Nicolas Hayek et de son formidable sens des chances à saisir. Sans doute n’était-il pas utile de ressortir ces vieux dossiers, qui relèvent désormais d’un travail d’historiens sérieux [si, si, ça peut exister quand ils ne sont pas au service des marques !]

Hier soir, la Radio suisse interrogeait également deux des acteurs de l’époque : Elmar Mock, un des deux « pères » de la Swatch, qui avait été poussé à la porte de l’industrie horlogerie par Nicolas Hayek, et Éric Othenin-Girard, que ses relations contractuelles avec la nébuleuse Swatch ont empêché de faire de la peine à Nick Hayek [on ne mord pas la main qui vous nourrit]. Leur débat est passionnant (émission à écouter ici) et il trouve des échos inattendus dans les controverses actuelles sur les montres connectées et la « crise horlogère ». Pour Elmar Mock, « il s’agit d’un secret de polichinelle ; tous les gens de la branche le savaient très bien », indique le patron de l’entreprise Creaholic. Dans le cadre de ce rachat, il estime qu’il s’agit en premier lieu d’un mélange de ruse et de chance – plutôt que d’illégalité.

L’affaire ne tombe pas forcément bien pour le Swatch Group, dont l’action persiste à stagner à 60 % de sa valeur d’il y a deux ans, alors que la pression des montres connectées ne cesse d’augmenter et que ses marques de luxe connaissent un sérieux coup de mou. Il n’est d’ailleurs pas exclu que le groupe ne lance une action en justice contre Peter Renggli à ce sujet…

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