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02 juin 2015

SOLAR IMPULSE : Pourquoi on peut avoir du mal à s’extasier devant la promotion d'une hypothétique aviation solaire

Générosité apparente de héros charismatiques, habillage scientifique d’un exploit personnel, défi culturel enraciné dans les plus anciens mythes de l’humanité : l’unanimité du mainstream médiatique est louable, mais toujours suspecte. Restons lucides...

Solar Impulse, Bertrand Piccard, aviation solaire


C’est sûr, Bertrand Piccard, un vrai Suisse, est un type très bien, sympathique, charismatique et convaincant, qui a mis son immense talent personnel au service d’une juste et noble cause environnementale. Et son co-pilote, André Borschberg, n’est pas mal non plus, même si on sait qu'il ne se déplace pas autrement qu'en hélicoptère, même pour des déplacements privés – ce qui gomme partiellement son image de militant écologiste. Bien sûr, Solar Impulse est, en soi, un beau projet, qui ressuscite positivement le vieux rêve d’Icare. Voler autour du monde, de ses propres ailes, sans moteur, avec la seule aide du soleil : il n’est pas de plus beau symbole de l’ingéniosité humaine. Pour sûr, on ne peut que se féliciter de voir une grande marque horlogère, Omega, associée de près à cette performance technique et à cet exploit humain : c’est bien la preuve que les objets du temps ont toujours été présents lors des grandes avancées de la civilisation et dans les grands moment de l’histoire des hommes.

Néanmoins, le malaise s’installe dès qu’on tente de réfléchir un peu plus loin que cet enthousiasme spontané, au-delà des émotions immédiates que Solar Impulse peut susciter par la générosité apparente de sa « cause solaire » et par l’empathie naturelle de ses animateurs.

Un « avion solaire » ? Magnifique, mais moins de 50 % de l’énergie utilisée par les moteurs au cours du vol est fournie par les cellules solaires qui tapissent la carlingue et les ailes de l’avion. Le reste provient de batteries embarquées, qui sont rechargées au sol avec de l’électricité produite de façon traditionnelle [et polluante] grâce à des centrales alimentées au fuel, au gaz, au charbon ou à l’énergie nucléaire. Au cours de ses différentes récentes étapes dans tous les pays où Solar Impulse vient d’entamer son tour du monde, l’électricité locale était d’origine fossile ou nucléaire. On repassera donc pour la « lutte contre le réchauffement climatique par la promotion de nouvelles énergies douces » : Piccard et Borschberg seraient-ils des Bisounours ?

Ensuite, le vol lui-même : il est à la fois d’une désarmante lenteur et d’une fiabilité des plus aléatoires. Ni le décollage, ni l’atterrissage ne sont garantis, et encore moins prévisibles. Il y a tantôt trop de vent, tantôt pas assez de soleil, et les conditions de vol restent purement expérimentales. Vitesse moyenne constatée : moins de 30 km/h quand tout va bien et des séquences prévisionnels impossibles à tenir. Cinq jours pour relier la Chine et Hawaï : c’est un record… de lenteur, pas vraiment un exploit (des milliers de touristes le font quotidiennement). Surtout quand le vol se termine au Japon pour cause de météorologie incertaine... On sait que, de toute façon, l’énergie solaire ne peut – pour de basses raisons de physique élémentaire – générer assez de puissance pour faire voler un avion autre qu’expérimental. On sait aussi que, dans l’état actuel des connaissances, le stockage de cette énergie est très en dessous des besoins nécessaires au vol d’un futur avion de ligne, aussi allégé soit-il : on espère que ce stockage fera des progrès considérables dans les années à venir, mais il y a des limites physiques poids/capacité de stockage qui semblent provisoirement indépassables.

Plus choquant : derrière l’exploit aéronautique personnel de pilotes, il y a le travail d’une équipe qui emploie plus d’une centaine de personnes à travers le monde. La propre consommation énergétique de cette équipe – qui se déplace en avion ou en voiture et dont les équipements fonctionnent à l’électricité – pèse très lourdement sur le bilan énergétique final de l’opération Solar Impulse. Pour faire voler un avion sans kérosène pendant quelques heures, on va consommer des centaines de tonnes d’énergies fossiles pendant des mois. Personne n’a jamais osé calculer l’« empreinte carbone réelle » de Solar Impulse – celle du projet, pas celle de l’avion ! Sans doute parce qu’elle ridiculiserait les promoteurs de cette aventure plus médiatique que strictement écologique. Décidément, Piccard et Borschberg semblent les Bisounours un peu naïfs du nouveau politiquement correct environnemental…

Enfin, si on avait voulu démontrer que l’énergie solaire, aussi souriante qu’elle paraisse, était plus une impasse qu’une voie royale, on aurait inventé quelque chose comme l’aventure Solar Impulse ! Des années de préparation, des dizaines de sponsors mobilisés, une ou deux centaines de millions d’euros dépensés, des milliers de professionnels réquisitionnés et des millions de badauds [gogos ou nigauds ?] scotchés devant leurs écrans, tout ça pour quelques images d’une lente, frêle et poétique libellule dans les nuages, au lever du soleil, c’est aussi magnifique que dérisoire. Tout ça pour faire voler une seule personne, dans d’effroyables conditions de précarité, est-ce bien raisonnable ? Tout ça pour quelques heures de navigation aérienne, dont on ne sait jamais quand elles commencent, ni quand elles vont se terminer, tout ça pour aller moins vite que les coureurs du Tour de France, tout ça pour des performances inférieures à celles des équipiers d’une course transatlantique à la voile, c’est grotesque, inutile, à la limite de l’attrape-couillons – aux limites de l’imposture…

Solar Impulse, aviatinn solaire, Bertrand Piccard

Pour se faire plaisir entre ciel et terre [c’est leur passion personnelle on ne peut plus légitime], mais pour s'offrir ce plaisir personnel aux frais de ceux qui ne veulent pas voir les limites de la supercherie scientifique, Borschberg et Piccard semblent avoir été très loin dans l’enfumage. Ils n’ont pas lésiné sur la poudre aux yeux d’une « aviation solaire » dont ils sont moins les prophètes au sourire américanisé que les retors marchands d’illusions. Pas Bisounours pour un rond, mais géniaux revendeurs de rêves, ces deux prestidigitateurs sont décidément très forts…

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Commentaires

"C’est sûr, Bertrand Piccard, un vrai Suisse, est un type très bien, sympathique, charismatique et convaincant,"

Ce n'est pas exactement la réputation que lui font ceux qui ont travaillé avec lui.

"moins de 50 % de l’énergie utilisée par les moteurs au cours du vol est fournie par les cellules solaires " [...] " Piccard et Borschberg seraient-ils des Bisounours ?"

Bisounours ? En français, ça s'appellerait plutôt des imposteurs...

Écrit par : Plouf & cie | 02 juin 2015

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