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23 décembre 2012

Il est vraiment épatant, ce « Gen’vois Staïle » !

Genève, argent, Gen'vois Staïle, humour, Laurent Nicolet,

Un blog comme « Genevois rien venir » ne peut que saluer « Gen’vois Staïle », le clip désopilant de l'humoriste genevois Laurent Nicolet. On peut même parier que ce sera l'hymne officiel/officieux du prochain Salon international de la haute horlogerie (SIHH), en janvier. En attendant, voici un décodage pour les non-local speaking...


 

 

 


(reprise d'un texte paru dans Business Montres & Joaillerie, ce 22 décembre)...

Quelques paroles nous ont échappé : merci de nous signaler les oublis ou les contresens...


••• Mais non, les Suisses n'ont pas d'accent quand ils parlent français ! Mais non, les Romands n'ont pas d'accent local ! Mais non, les Genèvois parlent le français comme des Français ! Enfin, presque... La ritournelle Gen'vois Staïle, parodie lémanique du planétairement célébrissime Gangnam Style coréen, prouve qu'il y a encore un peu de marge avant de confondre Genevois et Parisiens. Laurent Nicolet, son auteur (Genevois !), prouve aussi que l'humour suisse n'a rien à envier à l'humour frouze (traduction ci-dessous) : on serait même tenté de dire qu'il l'égale dans sa capacité à capter les tics des minorités visibles. Chacun son ghetto : à Genève, il est doré sur tranches ! Avant que Gen'vois Staïle ne déferle dans les hauts-parleurs des soirées genevoises lors du prochain SIHH, quelques explications de texte pour les déphasés du topolecte genevois [on a suivi la progression des paroles du clip, mais on n'a sans doute pas tout capté : c'est que, nous non plus, on n'est pas d'ici !]...

• "De Dieu, bonnard, c't'ambiance" : "De Dieu", c'est le tic verbal qui introduit toute phrase en dialecte genevois [l'équivalent des agaçants "Tu vois", "En fait", "J'veux dire", etc. du français vulgaire]. Ce groupe sémantique exprime une certaine satisfaction du locuteur? Bien noter l'accent tonique et l'élision des e intermédiaires, caractérique du parler local [on y reconnaît l'influence de l'ancien base linguistique franco-provençale]. Ces e devenus muets sont compensés par l'allongement emphatique du e final et des diphtongues ouvertes [le "aaaannnn" de ambiance]...

• "Bonnard" : adjectif qualificatif positif dérivé de "bon" et destiné à connoter sympathiquement le reste de la phrase, donc l'ambiance en question.

• Paroles : « Je roule qu'en Porsche, BMW ou en Audi A3, et quand je veux skier, j'monte à Verbier ou Crans-Montana»... Ces lieux évoquent les noms des stations de sport d'hiver fréquentées par la gentry genevoise [qui déteste skier dans le Jura et qui se méfie de Megève]. Les marques automobiles citées sont les plus familières dans l'écosystème genevois...

• Suite« J'suis l'Parisien d'la Suisse, un vrai narcisse, je n'vois que moi ». Accusation fréquente des autres Suisses concernant les Genevois, mais il ne viendrait pas à l'idée d'un seul Parisien, ni d'une seule Parisienne de considérer comme tels les Genevois, ni comme telles les Genevoises. L'allusion au narcissisme complète le soupçon que les autres Suisses posent sur leurs concitoyens genevois, considérés comme égocentriques et très genevotropiques...

• Suite« J'aime pas les Frouzes et tous ces péouzes de Vaudois ». Rituel classique [quoique discrètement énoncé] d'exécration xénophobe chez les Genevois de base, qui détestent par principe les Français ["Frouzes"] – qui habitent à cinq kilomètres de Genève – et les "paysans" ["péouzes"] du canton de Vaud – qui n'est jamais situé qu'à sept kilomètres de Genève. Le mot péouse est repris de l'argot militaire romand, influencé lui aussi par le régiolecte franco-provençal...

• Suite« J'en ai rien à faire si je paye 10 000 francs de loyer par mois, je suis millionnaire ». Allusion à l'emballement de l'immobilier dans le canton de Genève, où les prix du centre-ville sont assez comparables à ceux de Paris...

• Suite« Moi, mon café, je le paye par carte Visa ». Autre allusion à la cherté du coût de la vie dans le biotope genevois, où tout se paye – des objets trouvés dans les transports publics au pain qu'on fait trancher chez le boulanger...

• Suite« Je vote PLR. Mes amis sont banquiers ou avocats. Christian Luscher, c'est comme un frère ». Le Parti libéral-radical (centriste) est le point d'équilibre de la vie politique, de l'activité économique et de la bien-pensance morale dans le canton de Genève : c'est le parti de la connivence marchande et des "affaires", au sens large. Christian Luscher est un avocat PLR, très lancé dans la politique locale, qui a longtemps animé les soirées du Grand Prix d'Horlogerie de Genève en y apportant un style "Hollywood de sous-préfecture" et des plaisanteries de garçon de bain (Business Montres du 15 novembre 2009) dont même les Genevois ont fini par se lasser...

• Suite« Je suis Genevois, ça se voit peut-être pas, mais ça s'entend... à mon accent ! » C'est effectivement à un certain nombre de finales traînantes, de phonèmes spéciaux et d'expressions idiomatiques [souvent datées par rapport à leur usage franco-parisien] qu'on peut reconnaître le Genevois de base, s'il n'était pas préalablement trahi par différents détails de sa parure personnelle ou automobile. À ne pas répéter, parce que cela semble blesser les susceptibilités locales : l'accent genevois, vue de Paris, est aussi repérable que l'accent québecois ou l'accent marseillais...

• Suite« Je suis un râleur, un emmerdeur, un beau parleur, un vrai frimeur ! » Résumé elliptique de l'opinion commune des Suisses en général, et des Suisses romands en particulier, à propos de leurs compatriotes genevois..

• Suite« À G'nève, ça joue le chalet, y a pas photo ». Amusante et intéressante collision de plusieurs expressions indigènes : la phrase combine la prononciation quasiment parfaite du nom de Genève en mode local (élision du premier e), le fameux "Ça joue le chalet" qui signifie à peu près que ça va bien [à la forme interrogative, il y a suspicion que, précisément, rien ne va plus dans la tête de l'interlocuteur] et le "Y a pas photo", cliché [sans jeu de mots] du parler populaire largement démodé, même dans les médias parisiens, mais solidement sédimenté et attesté à Genève...

• "Mais c'est clair, de Dieu, on est les meilleurs, ou bien" : le "C'est clair", dont l'usage s'est effacé en France voisine, est toujours largement usité en Romandie francophone. Cette phrase exprime l'autosatisfaction classique des Genevois qui ont, comme les Parisiens, le sentiment d'être le sel de la Terre...

• "Ou bien" : expression-valise dénuée de signification, qui termine [en traînant de façon appuyée sur le "en" final] toute phrase genevoise, qu'elle soit ou non interrogative. C'est une sorte de point final sémantique, qui amuse beaucoup les non-autochtones...

• Parenthèse cinématographique : on aura jusqu'ici reconnu dans les détails de la mise en scène quelques lieux emblématiques de la vie quotidienne à Genève, comme les sous-sols du parking du Mont-Blanc, seul lieu au monde où peuvent se rencontrer les Genevois [qui s'y parquent, par instinct de survie automobile] et les non-Genevois [qui s'y garent, par peur des "effrayants" embouteillages locaux], le mur des Réformateurs dans le parc des Bastions [haut lieu touristique d'une identité genevoise depuis longtemps réformée, la ville étant majoritairement catholique, quoique gouvernée par une minorité calviniste], la jetée du célèbre Jet d'Eau, le dance floor du Bypass, le concessionnaire Porsche du centre de Genève ou les pole danseuses. Erreur à ne pas connaître : le dress code black tie n'est cependant usuel pendant la journée dans les parkings de Genève...

• "Adieu" : ancienne tournure de politesse pour "Bonjour" ou pour saluer, que le français contemporain réserverait plutôt à l'au-revoir [influence du parler historique franco-provençal]...

• "Viens aux Pâquis" : le quartier des Pâquis est le "lieu de perdition" fantasmé des Genevois en même temps que leur "quartier chaud" (cinquante mètres linéaires de part et d'autre d'un carrefour), mais c'est aussi un établissement de bains très fréquenté par tous les sexes [il arrive qu'on y croise, l'hiver, quelques horlogers et horlogères]...

• Suite : « Et si les TPG ne fonctionnent pas, j'en rien à battre » Formule qui marque une relative indifférence à la ponctualité des TPG, la régie locale des transports [un peu la RATP genevoise], d'ailleurs plutôt portée sur l'exactitude, quoique le réseau urbain ait été dessiné dans une logique non-euclidienne par une sorte de poète surréaliste assez peu versé dans la rationalité urbanistique...

• Suite : « De toute façon, Mézigue, je ne me déplace qu'en Porsche Cayenne 4 x 4 ». En argot dialectal, le "Mézigue" [très daté dans l'espace francophone, dans le style Tontons Flingueurs] est l'équivalent pronominal de "moi-même". Il se décline en "Tézigue" – "toi-même" – et en "Cézigue" – lui-même. C'est une survivance des pronoms latins me, te, se additionnés du id indéfini latin ("ça"), le tout demeuré vivace dans la sphère linguistique franco-provençale...

• Suite (scène automobile) : « Avance, de Dieu, mais ils font quoi, mastic ». Intéressant concentré sémantique d'expressions purement indigènes. Le mastic en question est une interjection sans signification précise, presque un juron, qu'il convient d'ajouter à un énoncé quelconque pour lui donner de la force. On aurait pu ajouter "Ou bien" pour faire encore plus lacustre...

• Suite : « Le Gen'vois Staïle, c'est quand tu roules et que ça n'avance pas ». Un concept philosophique passionnant, sinon fulgurant, qui résume parfaitement la pratique de la politique en pays genevois, c'est-à-dire l'art d'avancer en faisant du sur-place, un peu comme les figurants d'un opéra qui chantent en choeur "Marchons, marchons" en piétinant sur la scène...

• Suite : « De Dieu, bouge-toi, l'Vaudois ». À Genève, l'automobiliste qui lambine ne saurait être qu'un péouze vaudois ["paysan" fraîchement descendu de ses montagnes et incapable de comprendre les subtilités de la conduite dans Genève] ou un frontalier [voir ci-dessous]. Effectivement, à moins d'afficher des quartiers de noblesse genevois remontant au minimum à Calvin, il est à peu près impossible de comprendre un plan de circulation urbain qui donne simultanément la priorité aux piétons, aux cyclistes, aux voitures et aux transports publics...

• "Nière": expression typiquement genevoise pour ne rien dire – voir également, ci-dessus, mastic. Relativement peu usité à Genève, mais bien attesté en milieu indigène profond, c'est un peu l'équivalent du "Putain" [qui ne veut rien dire] ou du "Con" [idem] dans les régions françaises sous influence du parler occitan.

• Suite : « Le frontalier, retourne chez toi... Eric Stauffer, c'est comme un frère ». Au bout du lac, le "frontalier" désigne évidemment le Français – également Frouze. On le reconnaît généralement à sa voiture "pourrie" et à son teint basané s'il vient des quartiers sensibles d'Annemasse. Eric Stauffer est le leader politique des populistes genevois, assez clairement xénophobes et patriotards, encore qu'ils soient portés non sur les montres suisses, mais sur leurs contrefaçons chinoises (Business Montres du 13 octobre 2009). Sympathique, jovial et ingérablement irrationnel, Eric Stauffer est la mauvaise conscience de la vie politique genevoise, puisqu'il dit tout haut que que la nomenklatura lacustre pense et fait tout bas...

• Montre : impossible d'identifier la montre de Laurent Nicolet dans ce clip, mais c'est de la belle horlogerie, créditée à la maison O. Zbinden, bien connue à Genève... 

• Suite : « C'est quand tu vas habiter le canton de Vaud, histoire de pouvoir payer moins d'impôts ». Constat socio-économique sur la pression fiscale genevoise, qui pousse un certain nombre de contribuables locaux à optimiser leur budget en passant la "frontière" soit du côté vaudois [chez les "paysans" !], soit du côté français [chez les frontaliers], ce qui révèle une certaine hypocrisie mentale, à défaut d'une schizophrénie morale...

• Suite : « Sandrine Salerno ». Personnalité politique locale affiliée au Parti socialiste : une élue locale, ancienne première magistrate de Genève, dont il convient d'avoir peur quand on est dans les milieux d'affaires...

• Suite : « Je crois que c'est clair, ou bien ! ». Effectivement, c'est clair...

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