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06 février 2010

La paresseuse bobo parade de Jacques Dutronc à l’Arena

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Rythmes lourds pour le retour à Genève d’un Jacques Dutronc qui illustre à merveille les illusions, les vanités et les égoïsmes d’une génération de baby boomers toujours persuadée d’incarner la jeunesse du monde et son éternel printemps...


 

Le monde de Jacques Dutronc n’a pas pris plus de rides que lui, qui installait hier soir sur la scène de l’Arena sa silhouette intouchée par les années (à quelques fils gris dans les cheveux toujours longs façon sixties), ses fameuses Ray-Ban et une « décontraction » tout aussi légendaire qui hésitait parfois entre l’autisme verbal et un certain dédain – disons le refus personnel de s’engager et d’y mettre vraiment du sien.

 

Un monde merveilleux que cet univers nostalgique, où on parle encore de « 300 millions de Soviétiques » (Et moi, et moi, et moi), en admettant seulement de remplacer Catherine Langeais par William Leymergie. On y parle aussi de Cardin et de Carvil (Les play-boys), des soirées chez Régine, des drugstores, voire des « mannequins de Catherine Harley » (celles-là sont aujourd’hui grand-mères et tout le monde les a oubliées).

 

On continue cette bobo parade nostalgique avec les épices classiques d’un populisme distancié : c’est L’Opportuniste qui retourne sa veste, sachant que On nous cache tout, on nous dit rien dans une République pas si publique qu’elle le pense. Moralité ante-soixante-huitarde passée dans les mœurs : Fais pas ci, fais pas ça. Le drapeau corse est déployé à temps pour rappeler que les sixties-seventies se faisaient plaisir au Larzac et adoraient le fractionnisme régional. Cadrage écologique de rigueur (Le petit jardin, qui sentait bon le métropolitain) et hommage aux minorités physiquement alternatives (comme on dit quand on est politiquement correct) avec le débarquement sur scène de sa « mascotte », Stéphanie, habillée comme une pensionnaire de la maison Tellier qui serait la bouffonne du roi Jacques.

 

Beaucoup de plaisanteries de vieux potache, comme la Fille du père fouettard, le Polisson du polochon, les calembours vaseux (« vœux à volonté » ou l’« hommage de chèvre » aux Genevois) et le Cacaboum du final. Depuis qu’il boit de l’eau sur scène et qu’il dédie cette « tournée » – autre jeu de mot – à son ami Gainbourg, Jacques Dutronc n’a pas vraiment retravaillé son stock de blagues.

 

Restent quelques perles à la magie intacte, comme son Paris s’éveille (un chef d'oeuvre de poésie populaire sauvé d’une rythmique épaisse et saturée par l’émotion de la flûte), son J’aime les filles ou même son Fais pas ci, fais pas ça, qui démontre à quel point les rappeurs contemporains n’ont rien inventé et que Jacques Dutronc ne se prenait déjà pas au sérieux au temps des « chanteurs engagés » : il cultivait déjà son égoïsme bobo-capitaliste quand les maîtres-penseurs de l’époque – aujourd’hui bien oubliés – n’étaient pas encore prêts à troquer leur col Mao pour le smoking des réceptions à l’Elysée.

 

C’est à cette France encore optimiste –mais déjà inquiète pour son avenir – que Jacques Dutronc nous renvoie, avec ses finales grasseyantes et nasalisées de beau gosse nonchalant des beaux quartiers, son indifférence assumée pour les causes qui dépassent son horizon immédiat et son indolente apesanteur. L’égocentrisme devient protection personnelle et salut individuel : toutes les valeurs de la génération du Baby Boom sont cristallisées dans ces deux heures de désinvolture scénique habillées de beaucoup de talent (plus musical que vocal : il ne force vraiment pas la note au-delà du strict nécessaire !) et d’une équipe instrumentale aux tempes grises, restreinte à cinq personnes, mais qui dépassait allègrement les trois siècles sur scène...

 

Bobo pour « bourgeois bohême » : pas de plus bel ambassadeur de cette lourde tendance sociétale qu’un Jacques Dutronc ironique sur lui-même, singulièrement représentatif d’une génération qui a cru incarner ad vitam aeternam toute la jeunesse du monde et qui n’entend pas en lâcher les commandes, ni même lâcher la rampe. Une éternelle jeunesse que n’ont pas ridé les tragiques erreurs de cette génération, son aveuglement face au totalitarisme soviéto-chinois [on peut en exonérer Dutronc, réputé plutôt « à droite »], son insouciance environnementale, son suicidaire appétit de consommation et de gaspillages, son individualisme narcissique acharné à la recherche d’un « bonheur » personnel dénué de toute considération pour l’intérêt collectif des générations suivantes.

 

On nous dit que les moins de quarante ans adorent Dutronc : c’est sans doute vrai, mais on aurait du mal à imaginer la génération Beatles/Rolling Stones vibrer sur les trémolos de Berthe Sylva (Les roses blanches), c’est-à-dire sur les standards de leurs grands-parents : c’est pourtant ce genre de miracles que réussissent, avec les classes d'âge qui leur succèdent, les inexpugnables revenants de la génération Dutronc, Halliday ou Gainsbourg. On ne va pas reprocher à Jacques Dutronc d’incarner mieux que personne une conception du monde dont il n’a jamais fait mystère : pour n’avoir pas voulu composer, en son temps, avec les illusions dominantes de son milieu, il s’est trouvé marginalisé. Le fait qu’il soit aujourd’hui remis en selle comme une icône prouve à quel point les valeurs qui structurent son image et son moi profond ont infusé dans tout le corps social : Dutronc ou le triomphe de l’égotisme bobo.

 

La seule chanson doublée sur scène : « Et moi, et moi, et moi » ? Bonne question, M. Dutronc...

 

 

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