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07 juin 2009

ENCRE NOIRE

MaxOppenheim.jpg

Montblanc édite un stylo en hommage à un dignitaire du IIIe Reich, maître-espion, archéologue et prédicateur de la « guerre sainte » chez les Arabes : une marque qui s’engage avec l’Unicef peut-elle simultanément se permettre une telle amnésie en célébrant l’Indiana Jones du Führer ?



Ces Genevois ne cessent de m’épater. Ils s’empoignent à propos de Dieudonné et de son « humour », mais, face à leur chère horloge fleurie, on trouve dans la boutique Montblanc un stylo commémoratif dédié au « mécène d’art » Max von Oppenheim. Les stylos Montblanc éditées en séries limitées à la mémoire des « mécènes d’art » ont déjà rendu hommage à Louis XIV, Catherine II de Russie ou Nicolas Copernic.

Qui est donc ce Max von Oppenheim, capable de s’asseoir à la même table que le pape Jules II, Laurent de Médicis et Charlemagne ? C’est effectivement une personnalité historique de l’histoire allemande au XXe siècle, puisqu’on doit à cet archéologue amateur la résurrection de la civilisation hittite. Il apparaît dans les ouvrages d'archéologie comme une sorte de sympathique Indiana Jones (image ci-dessus), mais il ne faut pas trop approcher la loupe du cliché.

L’archéologie constituait, pour ce fils d’une grande famille de banquiers allemands d’origine juive, un prétexte pour une très active diplomatie parallèle au Proche-Orient : Max von Oppenheim n’était ni plus, ni moins, qu’un des espions du Kaiser Guillaume II, dont il sera le ministre plénipotentiaire en Egypte, pendant la Première Guerre mondiale. Il s'impose comme un des plus virulents agitateurs anti-anglais de l’époque. Une sorte d’anti-Lawrence d’Arabie, chargé de soulever les tribus bédouines contre les intérêts britanniques dans les franges orientales de l’empire ottoman (Syrie, Irak, Turquie, etc.) et au profit des Empires centraux.

Il pourrait y avoir prescription, sauf que l’espion du Kaiser est ensuite devenu l’agent d’Hitler et de la Wilhelmstrasse – la Chancellerie allemande – dans la région. Très proche ami du fameux Grand Mufti de Jérusalem, qui tenta de soulever les Musulmans contre les Européens et le Alliés, Max von Oppenheim était surnommé par les Arabes Abu Jihad – le père et le prédicateur de la « guerre sainte » islamiste. Les racines historiques des actuels jihadistes baignent directement dans ces complots levantins de l’Allemagne nazie : comme le prouvent de nombreux et savants ouvrages contemporains, on ne peut pas expliquer Ben Laden ou la guerre en Irak sans repasser à un moment ou à un autre par la case von Oppenheim (relire à ce sujet Le Croissant et la croix gammée, de Roger Faligot et Rémi Kauffer).

Au hasard, un article du New York Times d’avril 1941 annonce la présence en Syrie de trois « comploteurs du Reich », dont Max von Oppenheim, « a distinguished archeologist and astute propagandist » : on lui attribuait alors un coup d’Etat en Irak, monté avec le Grand Mufti de Jérusalem qui recrutait par ailleurs des Waffen-SS musulmans et déversait à la radio allemande des tombereaux de propagande antisémite...

Epoque folle, où Max von Oppenheim, quoique juif, sera fait « Aryen d’honneur », pour services rendus au IIIe Reich et à la demande des archéologues nazis, que la suprématie indo-européenne des Hittites excitait beaucoup face aux « Sémites » du Proche-Orient !

Un demi-siècle au service du pangermanisme proche-oriental et de l’agitation pré-islamiste méritait-il un tel hommage de Montblanc ? Fallait-il réhabiliter la mémoire de cet Indiana Jones du Führer ? On peut en douter, surtout au moment où le jihad islamiste en question remet à feu à sang les mêmes régions : quelle idée bizarre de réhabiliter cet Abu Jihad berlinois en le présentant comme un « mécène d’art » et en lui dédiant un style-plume de luxe !

Pendant ce temps, on s’interroge doctement sur le fait de savoir si « nègre » et « youpin » sont des épithètes admissibles dans certains contextes polémiques et on se passionne pour les « moutons noirs » des agrariens, qui ne supportent pas les violons tziganes au coin des rues, mais, au bout du pont du Mont-Blanc, Montblanc relave plus blanc l’histoire du Reich, sans que personne ne s’en soucie...

C’est pour ça que les Genevois sont formidables.

Commentaires

sDD

Écrit par : depresle | 08 juin 2009

Merci pour le partage de votre point de vue sur le sujet

Écrit par : tampon encreur | 17 novembre 2011

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