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28 novembre 2008

BOUTE-EN-TRAIN

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Ces Genevois ne cessent de m’épater.

Surtout quand il leur arrive quelque chose d’inhabituel. Hier soir, accident sur une ligne des CFF, quelque part du côté d’Yverdon. Tout est bloqué à la hauteur de Neuchâtel et il faut passer par...

Ces Genevois ne cessent de m’épater.

Surtout quand il leur arrive quelque chose d’inhabituel. Hier soir, accident sur une ligne des CFF, quelque part du côté d’Yverdon. Tout est bloqué à la hauteur de Neuchâtel et il faut passer par Lausanne pour rejoindre Genève. Informations distillées par haut-parleur et habituels cafouillages pour conseiller les voyageurs. Non, finalement, on passera par Berne. La volonté d’acheminer à tout prix les voyageurs est manifeste ; la précision des informations plus aléatoire. On sent que le chef de gare neuchâtelois n’est pas coutumier de ces procédures d’urgence.

Que fait un bon Genevois qu’on empêche ainsi de rallier sa ville dans les délais prévus ? Il ne comprend pas. Il n’y croit pas. Il peste et il s’énerve. Il commence à harceler le premier employé venu. Il accuse ce pauvre préposé – et plus généralement les CFF – de tous les désordres et de toutes les ignominies de notre civilisation moderne. Il grogne que « c’est toujours la même chose » et que c’est « scandaleux ». Les dames l’approuvent avec vigueur et elles ne sont pas les dernières à râler à haute voix dans le froid de la nuit. Finalement, le bon Genevois se calme et fait sagement la queue sur le quai, en attendant l’arrivée d’un train de remplacement, annoncé avec successivement 5, puis 10, puis 15, puis 20 minutes de retard...

Que fait le bon Français ? 1) Trouver tout de suite un sandwich et une bouteille d’eau : on ne sait pas de quoi l’avenir sera fait [tout-à-l’heure, il pourrait y avoir une pénurie]. 2) Chercher des renseignements auprès de plusieurs employés et faire la moyenne des précisions obtenues [ne jamais croire sur parole un seul fonctionnaire]. 3) Vérifier s’il n’y a pas une alternative côté système D avant de se faire à l’idée que la soirée sera longue entre Neuchâtel et Genève, via Berne, Fribourg et Lausanne. 4) Se positionner habilement pour être un des premiers à monter dans des wagons que tout annonce bondés ; au besoin, « griller » la politesse au bon Suisse râleur qui patiente en se gelant les pieds. 5) Se demander s’il sera remboursé pour ce retard, qui lui vaudrait, en France, un dédommagement de la SNCF [apparemment, les CFF ignorent l’indemnisation]...

La différence est culturelle. Le fatalisme tricolore résulte d’un processus quasi-lamarckien de transmission héréditaire des réflexes acquis. Au cœur de la différence franco-suisse : sept décennies de « gréviculture » sauvage chez les cheminots français. Une tradition : la plus parfaite indifférence administrative pour les usagers d’une SNCF qui a du mal à se faire à l’idée que nous sommes ses clients, et non un quelconque fret à deux pattes. Les Français sont ainsi parfaitement rôdés à l’aléa ferroviaire et aux trains dont les retards sont rarement éclaircis, même par l’accent de Toulouse [« Suiteu à un incidang... »] !

J’ai connu des TGV arrêtés quelques heures, sans le moindre mot d’explication, au milieu des champs de betteraves. J’ai le souvenir de contrôleurs brutalement autistes et barricadés dans leur cabine dès qu’il s’agissait de renseigner les passagers sur d’invraisemblables perturbations du trafic. Je n’oublierai jamais ces voyageurs débarqués de force de leur TGV et largués, en rase campagne, sur un quai ouvert à tous les vents, en pleine bourrasque de neige, pour y attendre un hypothétique train de dépannage. Pincement au cœur quand le TGV « en panne » abandonne ainsi deux cents isolés à la lueur de deux lampadaires ! J’entends encore les cris perçants des filles, cette nuit-là, quand elles ont dû piétiner en talons hauts dans les cailloux du ballast enneigé, pour rejoindre avec leur valise les wagons du tortillard de secours...

Neuchâtel, hier soir, ce n’était tout de même pas l’aéroport de Bangkok, ni le remake d’Exodus. Pourtant, que le ton est vite monté ! Deux grosses heures de retard, c’est très (trop ?) inhabituel, au point d’ébranler un des piliers traditionnels de l’identité helvétique : les trains qui arrivent à l’heure. En vertu de quoi, on se heurte vite à un autre pilier de cette identité : le devoir des citoyens de ne pas accepter l’inacceptable. Et le droit d’exprimer virilement sa révolte.

C’est pour ça que les Genevois sont formidables.

Commentaires

"5) Se demander s’il sera remboursé pour ce retard, qui lui vaudrait, en France, un dédommagement de la SNCF [apparemment, les CFF ignorent l’indemnisation]..."

suivi de :

"Au cœur de la différence franco-suisse : sept décennies de « gréviculture » sauvage chez les cheminots français. Une tradition : la plus parfaite indifférence administrative pour les usagers d’une SNCF qui a du mal à se faire à l’idée que nous sommes ses clients, et non un quelconque fret à deux pattes."
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Bon, d'accord pour la gréviculture, le suisse moyen n'a pas encore compris qu'il doit y avoir quelque chose à gagner pour les citoyens ouvriers/employés lambdus (=les lambdas plus les glandus) à faire la grève, ou sinon les français n'en feraient plus depuis longtemps n'est-ce pas :)

Sauf nos fonctionnaires, qui sont tout de même largement mieux payés et assurés que la majeure partie de la population, relation de cause à effet sans doute.
Grèvons mes frères, grèvons, avant que l'YouBeEsse ait tout dépensé.

A part celà, loin d'être une différence, j'y vois une convergence, autant la "èSèNCéèF" que les "CéèFèF" prennent leurs usagers pour du bétail (payant en plus) alors que ces 2 organismes sont financés par les impôts de ces mêmes têtes à cornes humanoides, à savoir vous et moi aussi, c'est à croire que les méthodes d'organisation du transport de masse d'êtres humains par rail datent encore des tristes années 40. "Eisenbahn macht Frei" ?

En Suisse, le genevois est très souvent perçu comme une "grande gueule", un "français" (au delà du simple cliché s'entend), un loufoque même. Nos conpatriotes outre-Sariniens ont même trouvé le néologisme de "genferei" pour qualifier nos genevoiseries bien genevo-genevoises. Germanité contre Latinité en somme.

Ca démontre simplement que malgré quelques centaines d'années d'histoire plus ou moins commune (eh oui bientôt 200, de gré ou de force, pour ce qui concerne Genève) nos bons keubis en sont restés à nous voir comme des animaux curieux, ces "welsches" dont certains spécimens sont exposés lors des sessions au zoo du Palais FaitDesRâles à Berné en provenance directe du "far-west" genevois.

Mais n'oublions pas non plus que Neuchâtel fut aussi sous influence germanique, française et épiscopale pendant longtemps, c'est probablement avec Genève et le Jura une autre de ces "enclaves étrangères" en Suisse pour certains extrémistes partisans de la Suisse du repli.

Peut-être qu'à Berné ou à Zureich personne ne gueule en cas de retard et que tout le monde attend en rangs d'oignons bien ordonnés (à B) ou en pile de billets bien rangés (à Z), sans boisson ni sandwich "of course", ni aucune pensée d'imaginer même la possibilité d'un quelconque remboursement ?
Alors que le genevois gueule d'abord (c'est son côté "français") puis il va attendre gentiment avec les autres (en bon suisse finalement).

Tu t'en doutais peut-être pas en arrivant ici, mais tu as voyagé non seulement dans l'espace, mais aussi dans le temps ;)

Écrit par : GenèveSeraLibreUnJour | 29 novembre 2008

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