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14 novembre 2008

ANTE TENEBRAS LUXE

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 Ces Genevois ne cessent de m’épater.

Surtout quand ils se montrent plus impavides que les Londoniens sous les bombes du blitzkrieg ! Qu’on se le dise : ici, on n’a peur de rien, et surtout pas des crises. Dehors, la tempête boursière ratiboise les économies des épargnants et pulvérise les fonds de pension qui garantissaient les retraites. Avant-hier, le Crédit suisse expliquait aux banquiers genevois que l’horlogerie allait « plonger » en 2009. Hier, lors d’un forum de la Fondation de la Haute Horlogerie, de nombreux experts confirmaient le diagnostic et se préoccupaient d’une « mutation » des industries du temps.
Le soir venu, les élites horlogères genevoises n’en ont pas moins vaillamment fait face à l’adversité...



Ces Genevois ne cessent de m’épater.

Surtout quand ils se montrent plus impavides que les Londoniens sous les bombes du blitzkrieg ! Qu’on se le dise : ici, on n’a peur de rien, et surtout pas des crises. Dehors, la tempête boursière ratiboise les économies des épargnants et pulvérise les fonds de pension qui garantissaient les retraites. Avant-hier, le Crédit suisse expliquait aux banquiers genevois que l’horlogerie allait « plonger » en 2009. Hier, lors d’un forum de la Fondation de la Haute Horlogerie, de nombreux experts confirmaient le diagnostic et se préoccupaient d’une « mutation » des industries du temps.
Le soir venu, les élites horlogères genevoises n’en ont pas moins vaillamment fait face à l’adversité en célébrant avec le faste qui convient le Grand Prix d’Horlogerie de Genève. Le Grand Théâtre était somptueusement illuminé, et comme transfiguré par les projecteurs qui dessinaient les armes de la ville sur sa façade.

Soirée de gala un peu étrange aux yeux des non-initiés : à défaut de « mutation », on y encensait quelques-unes des montres les plus chères du monde, alors même que leurs acheteurs – traders new-yorkais, golden boys londoniens, néo-millionnaires singapouriens ou pétrohiérarques russes – ne répondent plus. Ces clients sont au chômage, ruinés ou en fuite, mais certainement plus dans les boutiques. Entre deux coupes de Laurent-Perrier, un connaisseur m’a raconté que, rue du Rhône, les boutiques des plus grandes marques [citons sans exclusive Cartier, Breguet, Hermès, Jaeger-LeCoultre, Bulgari et bien d’autres] sont heureuses quand elles vendent encore une montre par jour. Au Grand Théâtre, il ne manquait plus que l’orchestre du Titanic pour le fatal « Plus près de toi, mon Dieu »…

Ostentation et bulles de champagne un peu déplacées, alors que les personnels de ces marques s’inquiètent de « plans sociaux » plus ou moins annoncés aux analystes financiers. Mondanités troublantes, où chacun faisait semblant de croire à une inusable prospérité, que la mine déconfite des uns et des autres [même le lauréat du Grand Prix semblait au bord des larmes : ci-dessus, sa montre, un incroyable chronographe au centième de seconde] renvoyait au rang des vieux souvenirs…

Quelques curiosités pour les profanes : ce Grand Prix d’Horlogerie de Genève n’était décerné par aucun Genevois [8 « étrangers » et pas un Genevois sur les 10 membres du jury, hormis le représentant des musées de Genève !]. Encore plus bizarre : il manquait au Grand Théâtre les montres et les représentants de trois des plus célèbres marques genevoises [Rolex, Patek Philippe, Franck Muller], qui représentent pourtant 80 % des emplois horlogers de Genève ! Et il y manquait les montres et les dirigeants du plus célèbre groupe horloger suisse : il est vrai que le Swatch Group est de Bienne, pas de Genève, ville qui réserve le meilleur de ses récompenses aux « régionaux de l’étape », en particulier aux marques du Salon de la haute horlogerie, qui se voient attribuer 80 % des prix distribués…

Dernière question, soulevée par beaucoup de jeunes cadres déçus par des récompenses très convenues : les prix attribués remercient-ils les partenaires publicitaires du groupe de presse organisateur, les montres les mieux vendues cette année [à des tels tarifs, ce serait étonnant] ou les ambitions de la ville de Genève pour se poser en « capitale mondiale de l’horlogerie » ?

Peut-être ne s’agissait-il, après tout, que d’une révolte cathartique destinée à conjurer tous les périls économiques qui planaient au-dessus des participants, dont certains vivaient leur cocktail d’adieu. Autant de prix décernés, autant d’aiguilles vaudou plantées dans la poupée votive de la récession horlogère. Ça marchera peut-être ! Le luxe comme insolente pulsion de l'orgueil corporatiste, juste avant le déchaînement des ténèbres : Ante Tenebras Luxe

C’est pour ça que les Genevois sont formidables.

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