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19 octobre 2008

POUDRE AU JE

2025.jpgCes Genevois ne cessent de m’épater.

Ils ne sont plus les mêmes quand ils ont une ligne de mire devant les yeux. J’ai eu l’occasion de pratiquer un des sports nationaux dont les Suisses n’avouent pas aisément la pratique – laquelle n’est pas très « politiquement correcte » aux yeux des autres Européens. J’étais invité hier dans un stand de tir en plein air, avec d’honorables grenadiers, fusiliers, gunmen, pistoleros et autres accros helvétiques de l’arme à feu.

En soi, le décor était singulier pour un Français qui ne peut tirer, en France, que dans le cadre de lieux soigneusement clos et de réglementations rendues plus sévères et contraignantes d’année en année. Nous étions à ciel ouvert, dans une carrière en exploitation, c’est-à-dire face à des monticules de terre qui garantissaient la sécurité des voisins [mais sans doute pas la tranquilité sonore qu’on peut attendre d’un délicieux week-end ensoleillé d’arrière-saison : cette tolérance pour la fusillade est aussi un trait marquant de la culture suisse].

Les tireurs sont arrivés dès le début de l’après-midi, avec de longues valises souples à la main. Pas de criblage sociologique précis : des jeunes et des vieux, des bourgeois et des prolétaires, des seigneurs et des gueux, des jeans et des treillis militaires, des Ray-Ban et des cheveux blancs, des grands secs et des buveurs de bière bedonnants, mais évidemment presque tous des hommes, à une ou deux accompagnantes près [il y a des liturgies qui se pratiquent mieux sans les dames]. Un curieux mélange de para-militaires et de joyeux drilles, malicieux comme savent l’être les Romands, mais très appliqués à vider en quelques dizaines de minutes et avec le sourire leur impressionnant stock de munitions.

Le moins qu’on puisse dire est qu’ils étaient tous lourdement armés : un minimum de deux armes de poing par personne (une sur la cuisse, une à la ceinture ou dans un holster d’épaule), des fusils de guerre plus ou moins réglementaires et historiques, des versions « civiles » de fusils d’assaut contemporains (y compris celles des commandos de l’armée suisse), des riot guns à pompe et d’autres raretés singulières, comme un pistolet-mitrailleur de fabrication artisanale croate, souvenir des guerres de Yougoslavie.

A peine posées sur leurs chevalets, les cibles étaient copieusement arrosées par une rangée de tireurs enragés, surveillés de très près – mais sans caporalisme – par un débonnaire chef de stand, qui corrigeait la position de l’un et donnait des instructions techniques à un autre. Chaque jour, on doit brûler moins de cartouches dans toute l'Afghanistan ! Tous les calibres sont bons, surtout les plus détonnants : les armes de la Seconde Guerre mondiale réveillent de puissants échos dans la campagne...

C’est là – entre autres, mais pas exclusivement – qu’on voit se dessiner l’âme d’un peuple. Croisés dans la rue, ces farouches videurs de chargeurs n’auraient pas attiré l’attention. Là, dans cette carrière, l’arme au poing, ils se révèlent citoyens libres, autonomes, maîtres de leur personne et apparemment déterminés à défendre leurs biens et leurs valeurs. S’il y a des tels tireurs derrière chaque buisson, je comprends que la Suisse soit restée inviolée depuis tant de siècles : même Hitler a eu peur de ces bourgeois bonnasses et ventripotents, mais dotés d’une impressionnante artillerie personnelle !

Armes à feu qui circulent et qu'on s'échange libéralement, munitions en abondance, passionnés de tir regroupés librement l’espace d’un week-end de plaisirs à partager, défoulement évident dans les milliers de cartouches grillées sans ménagement, pour la précision du tir ou pour le simple bonheur d’« arroser » en faisant beaucoup de bruit et de fumée… C’est très étonnant pour un Français, né dans un pays où la République interdit toute possession d’armes à feu à ses citoyens et assimile leur possession à une possible tentative de coup d’Etat : les collectionneurs y sont traqués et même les tireurs sportifs sont dissuadés par une bureaucratie tatillonne.

« Le pouvoir est au bout du fusil », répétait volontiers le fameux Che Guevara. C’est encore plus vrai en Suisse, où faire parler la poudre est peut-être un excellent moyen de souder une communauté des citoyens. Je connais l'histoire de Guillaume Tell. On m’a raconté les anciens concours de tir, véritables fêtes populaires dans les villes et les villages. Je devine, dans cette pratique et dans les plaisanteries d’après-tir, autour d’une bonne bière, dans le soleil couchant de cet été indien, l’attachement viscéral d’un peuple à un droit élémentaire des anciens Européens : celui de posséder et de porter une arme, symbole de liberté personnelle, de rigueur morale et de solidarité collective. Bien sûr, il y a un peu d'égocentrisme dans cette capacité à déclencher la foudre, la violence et la mort d'un coup de doigt : c'est la règle du je, mais je sens beaucoup de pacifiques pulsions dans cette passion.

Les armes se sont tues et la carrière revient à son silence minéral. Ramassage des étuis des munitions tirées. On brûle les cibles percées d'une dentelle de trous dans un vieux baril d’essence. Sans la moindre ostentation, les fusils d’assaut sont ensuite remballés et les revolvers rengainés. Retour à la voiture, aux embouteillages et à la vraie vie. Fin de la parenthèse guerrière, mais tout le monde se sent un peu plus léger…

C’est pour ça que les Genevois sont formidables.

Commentaires

La Suisse est un pays libre grâce à l'individualisation de son armée : c'est un fait.

Cependant, ce qui appartient au folklore local, vous l'avez bien vu, n'est pas aisément communiqué. Les Genevois préfèrent mettre en avant ce qu'ils ont de commun avec les gens distingués de Paris. Victor Hugo regrettait déjà, en son temps, qu'au lieu de lui montrer les particularités architecturales locales, ses guides, à Genève, s'employassent à lui montrer avec quelle efficacité ils avaient reproduit les boulevards les plus modernes de la capitale française. Il était déçu, parce qu'il pensait que les Genevois étaient fiers de leurs particularismes, un peu comme les Basques, qu'il aimait beaucoup. Or, ce n'est pas forcément le cas.

Cela dit, vous-même, vous êtes comme Hugo : vous vous intéressez à ce qui est spécifique.

Écrit par : R.Mogenet | 19 octobre 2008

effectivement, c'est ce qui fait la différence qui aide à comprendre ce qu'est l'autre et ce qu'on est soi-même. Parce que, c'est devenu une évidence au fil des semaines, les Suisses en général, et les Genevois en particulier, ne sont en rien réductibles aux Français, même à leurs voisins proches. Je suis stupéfait par la façon dont une frontière, qui n'en est pas une par endroits, a pu façonner à ce point deux cultures différentes entre gens qui parlaient la même langue et qui partageaient les mêmes paysages...

Écrit par : Paris-Gnèève | 20 octobre 2008

Oui, mon ami Jean-Vincent Verdonnet, qui est un poète reconnu, et est originaire des environs d'Annemasse, parle, lui, d'opposition forte. C'est estompé par les pendulaires, qui se sont multipliés, et franchissent quotidiennement la frontière, mais les différences restent profondes.

J'ai réédité un livre ("Alpage de mon enfance") qui fait le portrait de la Vallée verte autrefois, écrit par un ancien maire de Tourcoing partiellement originaire de cette Vallée, qui n'est qu'à 20 km de Genève ; or, les Suisses romands qui ont pu le lire m'ont dit que l'atmosphère rendue par ce livre rappelait bien plus le Valais que Genève, en réalité.


D'ailleurs, comptez-vous parler des lieux où les Genevois se rendent volontiers le week-end, le Jura et les Alpes proches ?

Écrit par : R.Mogenet | 21 octobre 2008

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