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15 octobre 2008

STOÏCIENS EN CULOTTES COURTES

image1.jpgCes Genevois ne cessent de m’épater.

Mieux que post-modernes, les Suisses sont méta-historiques ! J'ai ai eu la preuve à la première réunion de parents d’élèves dans l’école genevoise de mon fils. Une école publique, dois-je préciser, les écoles privées de ce pays étant hors de portée des salariés même honorablement rémunérés [ce qui n’est pas le cas en France, où une large partie des établissements « privés » est plus ou moins directement subventionnée par l’Etat].

Quelques bonnes surprises par rapport à la France, comme les quatre jours d’absence non justifiables par les parents [ce qui signifie ni plus ni moins que quatre départs anticipés en week-end] ou une « Semaine sans écran », destinés à priver ces pauvres chéris de leurs agaçantes prothèses high-tech. Sans parler du petit buffet qui permet de terminer la réunion en échangeant quelques idées avec les autres parents.

La plus étonnante de ces découvertes reste le fait qu’il n’y a pas de vrai programme d’histoire pour les enfants de sixième, sinon des thématiques tellement optionnelles que la plupart des parents n’y ont rien compris. Normal : ni les papas, ni les mamans ne sont rassurés quand on leur annonce que leurs enfants vont apprendre à « appréhender des problématiques » [en clair : découvrir à quoi servent les transports urbains], « se familiariser avec différentes représentations du temps » [traduction : différencier le XIXe siècle du XXe siècle] et « comparer des solutions passées et présentes » [comprenez : la différence entre la télévision et la grand-mère au coin du feu].

Cuistres pédagomaniaques de tous les pays, unissez-vous !

Apparemment, les enfants des rues basses auront cette année le choix entre quelques explications sur l’Escalade [c‘est quand même la moindre des choses], de vagues données sur la Seconde Guerre mondiale et un survol de l'Antiquité, le tout en fonction des saisons et des vacances, voire de l'humeur des maîtresses.

Ce grand flou est assez révélateur des étranges relations qu’entretiennent les Genevois, et plus généralement les Suisses, avec l’histoire, celle qui s'écrit avec un grand H. Une Histoire dont leurs ancêtres ont choisi de s’abstraire par une stratégie de neutralité qui leur a permis de nous léguer des paysages remaquablement préservés, aux alpages parfaits pour le chocolat au lait, des cités inviolées depuis des siècles, des manufactures d'horlogerie de précision et des banques réputées pour leur secret. Soit une estimable aisance collective...

Après tout, à quoi bon enseigner aux enfants d’une nation aussi pacifique les leçons forcément tragiques de l’histoire du monde ? Pourquoi troubler leurs jeunes années du fracas de batailles, de l’effondrement des empires et des illusions du progrès ? Admirez donc le flegme suisse dans les tempêtes financières : ces pépéties boursières empêchent-ils les banquiers de l’UBS d'aller festoyer au champagne en jet privé [notre blog d’hier] ? « Faire l’expérience subjective des durées » annonce le programme d'histoire : c’est sur les bancs de l’école qu’un tel stoïcisme peut s'enraciner.

C’est pour ça que les Genevois sont formidables.

Commentaires

Personnellement, je regrette la précision des programmes français et leur caractère excessivement politique : tourné vers la nation. Pour moi, l'histoire est un art pour aider les indvidus à prendre conscience de la marche des faits en général, et non d'un pays en particulier.

Cela dit, sur le plan pédagogique, il me paraît important de partir, pour explorer le passé, du présent tel qu'il apparaît. En ce sens, raconter l'histoire du pays qu'on habite est parfaitement légitime. Ainsi, sur le plan pédagogique, il faudrait, à l'école primaire, partir de l'histoire de la commune, pour élargir peu à peu vers les ensembles auxquels cette commune appartient ou a appartenu. L'histoire régionale non seulement est légitime, par conséquent, mais de surcroît devrait être obligatoire, à un moment donné de l'apprentissage de l'histoire. Disons : au Collège. Il est insensé que des gens puissent habiter dans un endroit et s'imaginent qu'il n'a pas d'histoire parce que cet endroit ne se recoupe que très peu avec l'histoire nationale, comme c'est souvent le cas en Savoie, il faut l'admettre. Même sur le plan démocratique, on peut dire que les élections locales sont en partie vidées de leur contenu par l'ignorance dans laquelle se trouvent la plupart des électeurs concernant l'histoire et la géographie locales.

Bref, il faut partir du concret, sur l'environnement immédiatement sensible par les élèves, et fonder un programme sur des généralités nationales n'est pédagogiquement fondé qu'à Paris, quasiment. Et encore, même pas dans les arrondissements excentrés.

Écrit par : R.Mogenet | 16 octobre 2008

Erratum : il faut partir (...) DE l'environnement immédiat des élèves.

Écrit par : R.Mogenet | 16 octobre 2008

(Partir de la commune : j'entends, celle à laquelle appartient l'école même.)

Écrit par : R.Mogenet | 16 octobre 2008

Je suis plutôt d'accord avec vous sur l'indispensable enracinement et ré-enracinement local, puis régional, puis national des élèves. Et je vous approuve sur la centralisation excessive des programmes français, qui nient tout particularisme ethno-culturel : la République n'a jamais aimé les régions naturelles de l'Ancien régime et a toujours, jusqu'à très récemment, violemment réprimé l'usage des langues régionales.

Ce qui m'étonne, avec le système suisse d'enseignement de l'histoire, c'est son côté purement optionnel, qui crée un gouffre entre la découverte de l'Escalade et la Seconde Guerre mondiale.
Pourtant, que de choses et de belles histoires à découvrir à Genève [c'est un peu le principe de ce blog], pour permettre aux enfants de se resituer dans l'histoire de leur aire culturelle élargie (genevoise, lémanique, savoyarde, romande, helvétique, francophone, européenne, etc.) !

Écrit par : Paris-Gnèève | 16 octobre 2008

Si l'idée d'ancrer le programme dans la réalité locale est excellente, elle n'en pose pas moins un problème pratique: il n'y a plus un programme par pays, mais potentiellement des dizaines de programmes locaux. Forcément plus coûteux.
Par ailleurs, il ne faut pas négliger non plus l'histoire du monde et pas seulement celle des mondes connus à ce moment là. Sur ce point il semble heureusement que les programmes français aient évolué.
Sur le non enseignement de l'histoire à Genève, je crois qu'il provient d'un vrai problème. A certains moments, l'histoire suisse a été réécrite et idéalisée. Par exemple, je l'ai déjà évoqué, on apprenait aux jeunes romands, notamment vaudois, que "les Suisses ont battu les Bourguignons à Morat", sans trop leur préciser qu'ils avaient aussi exécuté tous les prisonniers... et surtout en dissimulant totalement le fait essentiel que les bourguignons occis étaient en fait les Vaudois, qui furent ensuite colonisés par Berne. Et c'est un Vaudois qui avait écrit le livre, pour renforcer le sentiment d'unité nationale.
De même les Suisses ont longtemps appris qu'Hitler n'avait pas envahi leur pays parce qu'il avait eu peur... Sans rien dire des tractations discrètes du Conseil Fédéral et des échanges de bons procédés, tant en matière financière que d'armements. Lorsque tout cela a commencé à sortir, et susciter quelques querelles politiques, la Suisse qui se sait quelque part fragile, a préféré noyer le poisson sous le tapis. Exit l'Histoire... La différence essentielle avec ce qui se passait à Moscou, avant la Glasnost, c'est qu'on a le droit d'en parler.

Écrit par : Philippe Souaille | 16 octobre 2008

Pour le coût, il n'y a qu'à supprimer les commissions aux programmes et demander aux enseignants d'établir des programmes eux-mêmes, ou aux rectorats de fournir des lignes directrices ou une documentation appropriée. Je pense aussi qu'il faut laisser plus de liberté aux enseignants pour établir les programmes, en fonction des principes pédagogiques généraux que j'ai énoncés.

Pour l'ouverture au monde, je pense que l'enseignement de l'histoire ne doit pas s'arrêter à la nation, mais aller au-delà : étudier les grands ensembles mondiaux. Il serait quand même dérisoire de se consacrer au Collège à un lieu à la fois trop précis et trop éloigné. Cependant, l'ouverture sur l'autre peut continuellement se faire avec une commune limitrophe, une région limitrophe, une nation limitrophe, un continent limitrophe. L'autre dans l'abstrait, cela ne sert à rien : l'autre qu'on est amené à rencontrer concrètement est beaucoup plus intéressant. Il engage réellement à ce qu'on le respecte. L'autre comme figure abstraite n'engage à rien, au fond.

Sinon, Louis de Vaud, comte de Romont, était plutôt inféodé à Charles le Téméraire. Or, ce qu'on comprend mal, aujourd'hui, c'est que quand on parle des Bourguignons, des Vaudois, des Français, il s'agissait pour l'essentiel de leurs princes.

Ensuite, il y avait une armée bourguignone, mais il y avait aussi les garnisons locales. Cependant, les Vaudois avaient une obligation de service, qu'ils devaient au comte de Romont, et celui-ci les demandait selon ce que lui dictait Charles le Téméraire. On a de l'histoire une vision qui ne prend pas en compte les vies humaines individuelles, mais l'origine des volontés, de l'autorité. Et de fait, ces autorités expliquent mieux que les individus. Mais quand on a une relation passionnelle avec l'histoire, on pense aux ancêtres défunts. C'est un autre point de vue. Le Pays de Vaud est aussi une communauté qui a une unité au-delà des individus dont on peut descendre.

Écrit par : R.Mogenet | 16 octobre 2008

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