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07 octobre 2008

COLONNES INFERNALES

capt2032113db3.jpgCes Genevois ne cessent de m’épater.

L’Enfer, pour tout bibliophile qui se respecte, ce sont ces étagères plus ou moins inaccessibles où sont rangés les livres qui ne doivent pas tomber entre toutes les mains, surtout les plus innocentes. A Paris, l’Enfer de la Bibliothèque nationale renferme ainsi un stock de vénérables ouvrages à lire, disons... d’une seule main. C’est sans doute pourquoi les jeunes conservatrices de cet Enfer vous prient de consulter les in-12 libertins du rayon Erotica avec des… gants !

Dans une capitale aussi marquée par le calvinisme que Genève, je n’imaginais pas qu’on mettrait l’Enfer à portée de tous les yeux, surtout les plus innocents [mais quel enfant peut encore le rester dans une société de consommation aussi érotisée que la nôtre ?]. On me disait les Genevois rebelles à la gauloiserie. On me les peignait comme volontiers choqués par ces allusions un peu lestes qui sont de bon ton dans toute conversation parisienne de haut vol. Je les découvre assez... avancés, pour ne pas dire délurés !

Même en France, terre – comme chacun sait – des Lettres et des Arts de l’amour, les « quotidiens de référence » [disons, pour ne pas faire de jaloux, Le Monde et Le Figaro, mais j’irais même jusqu’à Libération] n’ont jamais consacré autant de place à la gaudriole que la Tribune de Genève. C’est par colonnes entières, ouvertes à tous les lecteurs, que se négocient, en petites annonces, les mille et une nuits de Babylone, quand ce ne sont pas les cent-vingt jours de Sodome chers au marquis de Sade.

C’est le grand marché aux épices sensuelles, la foire aux jambons et même à la ferraille, le déstockage massif des chairs mûries sous toutes les latitudes, avec spécialités anatomiques [il ne manque plus qu'un GPS physiologique pour s'y retrouver], catalogues des options, valorisation arithmétique des actifs, dates de limites de fraîcheur et numéros de téléphone portable, 24 x 24 bien entendu.

Ayant largement passé l’âge de rougir devant une quelconque impudeur érotique (même aussi impunément étalée), j’ai quand même été légèrement choqué de voir des collégiens hurler de rire en épluchant ce qu’on propose dans ces colonnes infernales, dont les lois du marché (l’offre et la demande) m’obligent à penser que les Genevois disposent. C'est parce qu'il y a des consommateurs que ces colonnes sont si bien achalandées en futur(e)s consommé(e)s...

N’allez pas croire que je passe mes journées à tenir une comptabilité précise de ces félicités tarifées, mais j’ai tenté de comparer la densité des colonnes infernales dans Le Matin (Lausanne) et dans les quotidiens genevois. Eh bien, les Vaudois battent proportionnellement tous les records de grivoiseries typographiques. Faut-il en déduire que les Genevois sont les champions de l’extase furtive et du coup de canif hypocrite ? A moins qu’ils ne soient finalement plus sages que la lecture de leur presse ne le laisse penser. Troublante ambigüité…

C’est pour ça que les Genevois sont formidables.

Commentaires

Monsieur, avant tout, sachez que je ne rate pas un seul de vos articles et que je m’en délecte à chaque fois ! J’apprécie les personnes venant d’un autre pays et qui prennent le temps de s’intégrer, de s’intéresser, de voir, de comprendre. Les points de vue sont alors tout différents et tellement plus objectifs et compréhensifs.

Longue vie à votre rubrique !

Un natif de Genève qui grâce à vous redécouvre sa cité d’une manière jubilatoire

Écrit par : Ayer | 07 octobre 2008

Merci de votre intérêt : découvrir Genève m'aide moi aussi à mieux comprendre mon identité de Français, si proche et si différente de l'identité suisse...

Écrit par : Paris-Gnèève | 07 octobre 2008

Être français et être parisien, c'est synonyme ? Personnellement, j'achète "La Tribune de Genève" en France, mais pas à Paris. La vérité est ici que les lois, simplement, autorisent ce qui en France est interdit. Mais l'autre vérité est que les lois autorisent à Genève ce qui en France est interdit, parce que, dans les faits, la liberté a sans doute donné lieu à moins d'abus. Or, il en est ainsi justement parce que, traditionnellement, même à l'époque ancienne, la France était plus chaude à l'amour, pour ainsi dire. Cela peut être masqué par le principe républicain que la loi française s'impose à tous, même dans les régions dont les moeurs étaient sans doute assez comparables à celles de Genève. François de Sales même différencie la Savoie de la France, à cet égard, dans sa correspondance. Mais on aurait sans doute pu parler de la même façon de la plupart des provinces françaises reculées, comme la Bretagne ou le Pays basque. Or, être breton, c'est aussi être français, ou s'agissait-il ici de l'Île de France ? L'identité et la citoyenneté, sans doute, sont deux choses différentes.

Écrit par : R.M. | 07 octobre 2008

Merci pour cette excellente et très érudite mise au point.
A titre purement personnel, je ne suis que Parisien d'adoption, et Gascon de sang, donc à ce titre plus sensible aux identités dites régionales (qui sont à mes yeux quasi-nationales) qu'aux citoyennetés de papier.
Les Genevois ne connaissent pas leur bonheur de n'être que des Confédérés, livres et autonomes, et non des sujets d'une République une et indivisible...

Écrit par : Paris-Gnèève | 07 octobre 2008

Le sang à mon avis a peu de poids. En général, quand on travaille dans un endroit, surtout à un niveau de qualification élevé, on en adopte la mentalité. Ce qui importe aussi, ce sont les mots qui engagent. Quand je vais en Bretagne, je ne passe pas par Paris ; mon blog s'appellerait plutôt, dès lors, "Annecy-Rennes". La Gascogne, vous le savez bien, est sur la route de Lyon, plus que de Paris.

Écrit par : R.M. | 08 octobre 2008

C'est vrai qu'étant à Genève, je découvre une diagonale transhexagonale dont je ne soupçonnais pas l'intérêt : Lyon, Clermont, Toulouse, ça permet de regarder la France autrement...

Écrit par : Paris-Gnèève | 08 octobre 2008

Autre test.

Écrit par : R.M. | 08 octobre 2008

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